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1968/2008 – Quarante ans de révoltes estudiantines et lycéennes.

Le sens d’un échec idéologique majeur

 

Daniel Moatti

Chercheur associé au Lasmic

Université de Nice Sophia Antipolis

 

Ils apparaissent sur tous les écrans, monopolisent sans vergogne la parole et restent toujours aussi assurés d’avoir raison. A leurs souvenirs volontiers laudatifs et anecdotiques, nous devons opposer les nôtres. Certes, quarante années ont passé depuis, mais avoir 20 ans en 1968 et vivre alors en banlieue parisienne explique un déphasage avec les mémoires médiatisées des chantres de «mai 1968 ».

Première différence, ils étaient de Paris intra-muros et pouvaient se rendre rapidement au Quartier latin, lieu mythique de la révolte étudiante. Beaucoup d’entre eux venaient de milieux culturellement élevés. Michel Rocard, Daniel Cohn-Bendit, André Glucksmann, et autres connaissaient les œuvres de Marx, de Lénine, de Trotski, de Mao, de Bakounine ou de Proudhon sur le bout des doigts et donnaient des leçons de « Révolution » au peuple ignorant.  Au lycée d’Aubervilliers, où j’étudiais alors, un sentiment de solidarité a animé les lycéens au fur et à mesure des évènements se déroulant au Quartier latin. En effet, chaque jour, les médias, radios et télévisions retransmettaient les affrontements de plus en plus violents entre les étudiants et les policiers. Aussi, un soir de mai, professeurs et élèves d’Aubervilliers descendirent à leur tour dans les rues de la capitale. De jeunes hommes, aux brassards Unef, nous dirigèrent devant une barricade en cours de construction pour camoufler cette dernière aux yeux de la police, en nous expliquant, le plus sérieusement du monde, que nous, les jeunes, encerclions la police. A mourir de rire pour un œil avisé. D’ailleurs d’un commun accord avec nos professeurs, nous avons quitté le Quartier latin avec le dernier métro, avant les graves violences de la nuit du 10 mai.

En fait, à Aubervilliers et à La Courneuve, mai 1968, c’était la grève des grandes usines (Babcok et Wilcox, Norton, etc.),  la paralysie des transports en commun et des véhicules individuels (par manque d’essence). C’était la parole enfin libérée des plus humbles. Les ouvriers et les employés occupaient les grands établissements métallurgiques, lieux aujourd’hui désertés ou transformés en musées. Les discussions étaient rudes entre les différentes tendances, Cgt, Cfdt, Fo, communistes, socialistes, gauchistes. Le 13 mai vit une marée humaine envahir Paris. Mai 1968, c’était une boite de pois chiches partagée chez un copain lycéen dont le père, adhérent à la Cgt, faisait grève. Mai 1968, c’était ma mère qui comptait sur un cahier d’écolier les dépenses quotidiennes pour être certaine de pouvoir payer le loyer. Mai 1968, c’était le Comité d’action lycéen indépendant du lycée d’Aubervilliers et ses discussions interminables, passionnées et enthousiastes. Mai 1968, c’était le Bac obtenu en juillet.

Cependant, loin du regard attendri d’un « ancien combattant » sur sa propre jeunesse, l’analyse, la comparaison entre les mouvements lycéens et étudiants d’hier et d’aujourd’hui méritent notre attention. Notre jeunesse voulait « changer la vie », et c’est bien sur ce thème avec ce slogan issu de mai 68 que François Mitterrand a gagné son pari électoral en 1981. Notre génération pensait pouvoir agir sur le monde, lutter contre la guerre au Vietnam, éradiquer le racisme, rendre leur dignité aux dominés. Effectivement, les gains conséquents obtenus lors des accords conclus à Grenelle fin mai 1968 et lors des débuts du gouvernement socialiste à participation communiste de 1981 à 1984 confirmèrent cette impression : liberté syndicale dans les entreprises, protection sociale accrue, retraite à 60 ans, formation professionnelle tout au long de sa vie. Surtout les ouvriers et les employés n’hésitaient plus à prendre ouvertement la parole, à revendiquer et à demander des comptes aux dirigeants d’entreprises.

Le coup d’arrêt donné au progrès social, lors de la démission du gouvernement de Pierre Mauroy en 1984, impliquait la remise en cause des acquis sociaux, devenus par un retournement idéologique incroyable des « privilèges ». Cette refondation par le verbe dévoyé fut l’œuvre de quelques hérauts de mai 1968.  Il faut prendre en compte ces faits, ces attaques idéologiques sournoises et, par malheur, fort efficaces pour comprendre le désarroi des lycéens et des étudiants d’aujourd’hui. En 1991, c’est bien Michel Rocard, 1er Ministre socialiste, ancien dirigeant du PSU, ancien candidat de la gauche extrême à la présidentielle de 1969, qui lance le livre blanc des retraites permettant les actuelles réformes – pardon, reculs - sur la prolongation du temps des cotisations, de 37 ans et ½ à 41 ans et au delà si possible. C’est bien André Glucksmann, philosophe réputé, ancien dirigeant maoïste qui rallie en 2007, le candidat, Nicolas Sarkozy. C’est bien Daniel Cohn-Bendit, dirigeant du mouvement du 22 mars (1968), député européen « Vert » qui parle de privilégiés en regardant du côté des fonctionnaires et qui se définit comme un libéral-libertaire.

Alors, aujourd’hui que faut-il penser ? Les choses sont malheureusement très nettes. Notre génération trahie par ses dirigeants voit ses propres enfants dans l’obligation de se battre, non pour changer le monde ou la vie, mais pour lutter contre les « réformes » qui introduisent toujours plus de précarité, contre un vent de l’histoire qui implique moins de social, contre l’altération du préambule de la Constitution qui permettrait de supprimer toute référence aux droits sociaux, contre les restrictions draconiennes qui touchent l’Education nationale, l’Hôpital, le système de protection de la santé, les services publics en général. La jeunesse d’aujourd’hui affronte un monde plus dur, plus exigeant et doit lutter pour éviter que cette spirale de la régression sociale s’amplifie encore plus. Cette terrible situation démontre bien l’échec de la génération « soixante-huitarde » car depuis 1968, le sens social s’effiloche au gré du temps au profit de l’évènement sociétal qui permet à l’émotion médiatisée prééminente d’occulter le conflit social.