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Cécité hiérarchique et Big Brother

 à l’Education nationale

 

 

Daniel MOATTI

Chercheur associé au Laboratoire d’Anthropologie et

de Sociologie, Mémoire, Identité et Cognitions sociale

 

 

Depuis plusieurs années, les missions de l’Inspection générale et de l’Inspection pédagogique régionale ont été tacitement restreintes à la diffusion de la bonne parole ministérielle auprès des enseignants de base. De même, la hiérarchie administrative de l’Education nationale, Recteurs et Inspecteurs d’Académie, a suivi implicitement cette voie restrictive. Dès lors, l’écoute des enseignants, des étudiants, des élèves et la répercussion de leurs requêtes vers le sommet hiérarchique sont gravement perturbées au point de nuire l’action des Ministres successifs qui se retrouvent sourds et aveugles en leur ministère. Ce nécessaire prologue explique l’enchaînement de cause à effet obligeant, sans réelle nécessité, le ministère de l’Education nationale et celui de la recherche à passer un contrat avec une société privée chargée de jouer le rôle « des Grandes oreilles électroniques[1] » du ministère.

 

Depuis longtemps, mes articles et ouvrages en témoignent, je pense que la micro-informatique et Internet permettent de traquer les opérations de leurs utilisateurs. La loi relative à l’Informatique, aux fichiers  et aux Libertés du 6 janvier 1978, trente ans déjà, est trouée comme un drapeau brandi dans une bataille. Cependant, en dépit de ma défiance habituelle vis-à-vis de l’outil Internet et de la remise en cause des libertés par le Net, je suis réellement surpris et très inquiet. Un énorme pas supplémentaire vient d’être franchi dans le pistage de la pensée des utilisateurs de Net. Le ministère de l’Education nationale et celui de l’Enseignement supérieur et de la recherche viennent de lancer un appel d’offre commun, pour surveiller les opinions des acteurs du système éducatif, enseignants, parents, étudiants, élèves et leurs organisations représentatives. Le Cahier des clauses particulières - CCP n° 2008 / 57 du 15 octobre 2008 propose en appel d’offre, une somme de 100.000 € hors taxes pour une veille d’opinion destinée au ministère de l’Education nationale et un montant de 120.000 € hors taxes pour une veille d’opinion propre au ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.  Dès lors, c’est un budget prévisionnel de 220.000 € qui est prévu à compter du premier janvier 2009 pour deux ans. Ainsi, 440.000 € seront consacrés à cette enquête bien singulière. Avec un tel budget, combien pourrait-on recruter  de jeunes enseignants ou de jeunes chercheurs ?  Les objectifs, les moyens, les personnes et systèmes visés sont clairement définis dans les extraits cités ci-dessous.

 

 

Oeil Numérique

 

                                                  L’œil de Caïn numérique

 

 

Un catalogue des sources à surveiller précise :

« La veille sur Internet portera sur les sources stratégiques en ligne : sites « commentateurs » de l’actualité, revendicatifs, informatifs, participatifs, politiques, etc. Elle portera ainsi sur les médias en ligne, les sites de syndicats, de partis politiques, les portails thématiques ou régionaux, les sites militants d’associations, de mouvements revendicatifs ou alternatifs, de leaders d’opinion. La veille portera également sur les moteurs généralistes, les forums grand public et spécialisés, les blogs, les pages personnelles, les réseaux sociaux, ainsi que sur les appels et pétitions en ligne, et sur les autres formats de diffusion (vidéos, etc.)»

 

De même qu’un recensement des objectifs est détaillé :

« Identifier les thèmes stratégiques (pérennes, prévisibles ou émergents) ; Identifier et analyser les sources stratégiques ou structurant l’opinion ; Repérer les leaders d’opinion, les lanceurs d’alerte et analyser leur potentiel d’influence et leur capacité à se constituer en réseau ; Décrypter les sources des débats et leurs modes de propagation ; Repérer les informations signifiantes (en particulier les signaux faibles) ; Suivre les informations signifiantes dans le temps ; Relever des indicateurs quantitatifs (volume des contributions, nombre de commentaires, audience, etc.) ; Rapprocher ces informations et les interpréter ; Anticiper et évaluer les risques de contagion et de crise ; Alerter et préconiser en conséquence.

Les informations signifiantes pertinentes sont celles qui préfigurent un débat, un « risque opinion » potentiel, une crise ou tout temps fort à venir dans lesquels les ministères se trouveraient impliqués.»

 

Enfin la finalité est clairement soulignée :

 « L’analyse attendue des principaux arguments, des critiques et des tendances, à partir du corpus défini, tous les canaux étant pris en compte, donnera lieu à des notes de synthèse (rapport quotidien, note de synthèse hebdomadaire, cartographie commentée des acteurs et débats en présence). Plus particulièrement en matière de veille Internet, l’analyse permettra un suivi précis de l’évolution de l’opinion internaute et des arguments émergents relayés et commentés sur ce canal. »

 

Ce texte paru au Bulletin Officiel d’Annonces des Marchés Publics du 4 novembre 2008 - annonce 254 - démontre la terrible régression des libertés qui s’opère petit à petit depuis 30 ans. La loi relative à l’Informatique, aux fichiers et aux Libertés a été mise en œuvre pour éviter le recoupement des fichiers administratifs, c’est chose faite ; pour protéger la liberté d’opinion, ce texte nouveau permet de recenser les opinions et de ficher les émetteurs, personnes physiques, syndicats, associations sans que ces dernières en soient averties.  Internet devient le moyen privilégié de la traque à l’opinion et à ses leaders.  Après l’échec relatif du fichier généraliste « Edvige », nous avons droit à un fichage propre au monde éducatif.

 

Ainsi, de la maternelle à l’université, enseignants, étudiants, lycéens, collégiens, parents d’élèves, à titre individuel, à travers leurs forums de discussion, leurs listes de diffusion, leurs sites et leurs blogs ainsi que leurs associations et syndicats seront quotidiennement surveillés et leurs opinions suivies, recensées et analysées. Pourtant, un simple rétablissement de la plénitude des missions des Inspections générales et pédagogiques régionales ainsi que celles des Recteurs et des Inspecteurs pédagogiques régionaux permettrait de faire de substantielles économies. En effet, il faudrait que la double hiérarchie pédagogique et administrative de l’Education nationale ausculte réellement les corps enseignants, prête une attention particulière aux demandes des professeurs, des étudiants, des élèves, de leurs parents et des organisations représentatives et les retransmette au ministre. La chasse aux utilisateurs du Net, aux blogs personnels, le passage à la loupe des avis échangés sur les forums de discussion deviendraient inutiles.

 

 

 

 


 

[1] Les grandes oreilles désignent, dans les départements et territoires d’Outre-mer, les fonctionnaires métropolitains que les habitants considèrent comme les yeux et les oreilles de l’administration.