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La circulaire ou la loi
La place de l’adolescente dans la Cité



Daniel Moatti
Chercheur associé au laboratoire d’anthropologie, mémoire, identité et cognition sociale de l’Université de Nice Sophia Antipolis


Les représentations de l’adolescente se télescopent sur nos écrans de télévision, dans l’intimité familiale et, aussi, dans l’espace public, sur les panneaux publicitaires. Les corps dénudés des publicités Sloggi ou Boléro défient les corps voilés de nos banlieues. Ces images de l’adolescente reflètent notre société et représentent une diversité de vue qui mérite une rapide analyse. L’image, qu’elle soit télévisée, cinématographique ou affichée, apparaît comme le miroir de notre vie et décrit en filigrane les forces et les faiblesses de la Cité. C’est la place de l’adolescente dans la République qui se joue car les deux phénomènes, contrairement aux apparences restent solidement liés.

Les campagnes publicitaires des « strings», lancées par les marques Sloggy et Boléro, présentent des jeunes filles à l’anatomie alléchante. Les corps lisses et bronzés n’offrent aux regards aucune pilosité apparente, malgré l’absence de vêtement. Sans obscénité, les postures de ces demoiselles paraissent suffisamment provocantes sur le plan sexuel pour solliciter l’intérêt masculin. D’autant que la jeune fille de la publicité Boléro en train d’ôter un short moulant dévoilant un string, lance cette phrase « Je suis vierge, et vous ?». Ces images suggèrent des adolescentes à l’aise dans leur corps libéré, elles-mêmes libérées du vêtement castrateur. Leur peau glabre, tendue sur de longues jambes évoque une virginité supposée ou fantasmée. Les lecteurs attentifs objecteront que le Bureau des Vérifications de la Publicité, organisme paritaire des publicitaires et des médias a, pour une fois, fait publiquement savoir qu’il demandait le retrait de la publicité Sloggy. Cependant les publicitaires, en dépit de ces dérives sexistes observées par les associations féministes ou par la presse, s’opposent à la vérification a priori de leurs campagnes. De ce fait, ils rejettent avec force la création, évoquée par le Gouvernement, d’une autorité administrative indépendante participant au contrôle a priori de leurs activités.

Dans l’ensemble, les responsables des établissements scolaires mesurent l’impact de ces publicités et des interventions télévisées de jeunes chanteuses au ventre dévoilé et au nombril percé, par l’apparition en nombre, les beaux jours arrivés, d’élèves affichant à leur tour, leur ventre nubile et orné d’un « piercing » accompagné d’un pantalon taille basse laissant entrevoir volontairement le haut d’un string. Dès lors, il s’avère que les lois du marché économique et la puissance de frappe publicitaire touchent le cœur de la société, l’intimité.

De l’autre côté de la République, dans les banlieues à fortes populations d’origine musulmane nous assistons à un mouvement inverse. A l’effeuillage vestimentaire des jeunes filles répond le voile dit « islamique. » Les deux adolescentes du lycée d’Aubervilliers se sont exprimées en boucle sur nos écrans, jour après jour. Elles étaient soutenues, au nom de la laïcité, par leur père, avocat, par le président du Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples, et par des personnalités connues, Olivier Besancenot de la Ligue Communiste Révolutionnaire, le député vert Daniel Cohn-Bendit et, pour de toutes autres raisons, par Jean-Marie Le Pen, président du Front National. La République paraît atteinte dans ses fondations idéologiques. Les liens sociaux et politiques se distendent au profit d’une conception « communautariste » de la nation française. La laïcité est remise en cause. Le Président de la République a rappelé qu’elle ne peut être négociable, rappelant avec force que la laïcité reste un concept fondateur de la constitution républicaine, indispensable à la cohésion nationale. En réalité, le voile dit islamique perpétue une longue tradition sémitique, au sens linguistique du terme, remontant à la plus haute antiquité. Les femmes de Mésopotamie, de Phénicie, de Babylone, d’Assour, de Tyr ou de Sidon étaient voilées, soumises à l’homme bien avant la naissance du monothéisme hébraïque ou de l’Islam. Dans la Jérusalem hébraïque, Marie, la mère du Christ, vivait le corps recouvert d’un voile. Les nonnes d’aujourd’hui demeurent les gardiennes chrétiennes de cette antique coutume. Quant à la virginité des jeunes filles, elle représente encore, outre-Méditerranée, l’honneur de la famille. Dès lors, une partie des musulmans arrivant d’Afrique du nord, d’Afrique noire ou de Turquie, confrontée aux images de la femme véhiculées par la télévision, le cinéma ou l’affiche publicitaire, ne peut voir dans nos filles que des êtres perdus au sexe perpétuellement offert. Effectivement, une telle approche, permet de ne plus considérer les viols, les « tournantes » comme des actes répréhensibles par la loi. D’où l’exigence d’une protection par le voile, pour que les jeunes filles musulmanes ne puissent pas ressembler ou prendre pour modèle la représentation médiatique de la jeune femme occidentale. De cet ensemble, il ressort une certitude, ce signe extérieur, le voile, doit être pris pour ce qu’il est réellement, un signe de soumission, de subordination de la femme à l’homme, de l’incapacité de la femme à devenir un être indépendant. C’est pourquoi, au XXIe siècle, en France, l’émancipation féminine redevient un axe de lutte. A ce titre le mouvement des jeunes femmes de banlieues « Ni putes, ni soumises » prouve que la République peut s’appuyer sur de jeunes forces issues de l’immigration.

En conclusion, la cohésion nationale affronte une menace évidente car les jeunes filles de France demeurent prises entre deux feux dévastateurs. La République ne pourra prescrire à l’Islam ses valeurs, tolérance, laïcité, égalité des femmes et des hommes, que si elle se montre capable de les imposer au marché économique. Comme l’affirme l’historien, Max Gallo, l’image est le miroir de notre vie, mais ce miroir déforme la réalité comme ceux des foires ou des parcs d’attractions. Pour vendre, pour nous inciter à l’achat ou pour susciter de l’audience, l’image fait appel à nos bas instincts et à nos frustrations, comme le démontre les publicités de sociétés Sloggy et Boléro. Nous voici à l’épicentre des contradictions qui secouent notre société occidentale et laïque. Sans être ni prude, ni conservateur, ne peut-on imaginer un retour à cette pudeur qui respecterait autrui sans porter atteinte à la liberté de création ? Les enjeux énormes à l’échelle du pays consistent, d’une part, en l’intégration de cinq millions de citoyens d’origine musulmane et, d’autre part, à l’éducation de l’ensemble de la jeunesse. Il faut réagir et unir les volontés. Il est encore temps. Sinon l’avertissement de Dominique Schnapper s’avèrerait juste, la forme politique nationale traverserait une crise profonde, irrémédiable. Le débat sur la loi ou la circulaire pour interdire les signes d’appartenance religieuse à l’école ne peut être anodin. La loi discriminera. Dès lors, les intégristes religieux seront à même de demander avec juste raison Que faites vous face à ces filles « dévergondées » qui viennent dénudées à l’Ecole ? L’avantage d’une circulaire, c’est qu’elle pourrait imposer tout simplement une tenue correcte et compatible avec l’esprit scolaire au collège comme au lycée, éliminant du même coup les signes religieux ostentatoires et les tenues aguichantes tout en tolérant les symboles qui n’ont jamais gênés la communauté éducative comme les petites médailles en forme de croix, d’étoile de David ou de main de Fatma (entre autres).

 

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