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L’éducation en question

 

 

De l’Education nationale à la prestation de services éducatifs

 

                                                               Daniel MOATTI

                                      Chercheur associé au Laboratoire d’Anthropologie

« Mémoire, Identité et Cognition sociale » de

 l’Université  de  Nice Sophia Antipolis

 

Jour après jour, année après année, les enseignants ressentent un certain flottement et expriment un désarroi croissant face aux évolutions du système scolaire. Cette mutation profonde atteint de plein fouet l’enseignement secondaire. En fait, une nette opposition s’inscrit en toutes lettres entre les attentes des enseignants et les propositions du Ministère de l’éducation quant au rôle de l’école au sein de notre société. L’origine de ce divorce provient du mode de recrutement des enseignants et des engagements internationaux de la France en matière d’éducation.

 

La vocation ou le sens d’une vie

Le recrutement des enseignants s’effectue sur concours. Après l’obtention de la licence, de la maîtrise ou d’un diplôme de troisième cycle universitaire, les candidats à l’agrégation, au Capes ou au Capet doivent réussir les épreuves théoriques et pratiques de ces concours très élitistes où très peu sont admis. Les implications restent multiples, en particulier le fait de devoir poursuivre des études,  4 ans et plus après le baccalauréat et l’acceptation d’une paye peu élevée durant les dix premières années de travail. En effet,  les professeurs des lycées, des lycées professionnels et des collèges, jeunes ou expérimentés choisissent ce métier plus par conviction et  par vocation que pour exercer une simple profession. C’est un choix de vie. Celui d’un désintéressement financier et d’une vocation permettant, outre la transmission du savoir,  la diffusion des valeurs humanistes aux élèves.

 

De l’Education nationale aux services éducatifs – le poids des accords internationaux

Deux étapes balisent le chemin menant de l’Education nationale aux services éducatifs. L’Union Européenne prit part au cycle d’Uruguay – 1986/1994 – engageant tous les pays membres de l’UE dont, bien entendu, la France. La signature finale à Marrakech le 14 avril 1994 a permis la création de l’Organisation mondiale du Commerce. C’est donc dans ce cadre que notre pays a ratifié l’Accord Général sur le Commerce des Services. Le flou le plus total règne sur cet accord, car selon le texte, les services fournis par les Etats sont exemptés de libéralisation (c'est-à-dire de mise en concurrence sur le marché mondial, donc de privatisation). Cependant, si la Justice, la Défense, la Sécurité Intérieure, la monnaie et l’impôt sont bien des « services publics » régaliens reconnus depuis la naissance des Etats, que devient l’éducation ? Le texte reste sibyllin :

Article I, 3

b)       « les “services” comprennent tous les services de tous les secteurs à l'exception des services fournis dans l'exercice du pouvoir gouvernemental;

c)         un “service fourni dans l'exercice du pouvoir gouvernemental” s'entend de tout service qui n'est fourni ni sur une base commerciale, ni en concurrence avec un ou plusieurs fournisseurs de services. »

Sachant que le but final de l’Organisation Mondiale du Commerce reste la libéralisation, à ce sujet, le préambule de l’Accord est très clair :  

« Désireux d'obtenir sans tarder une élévation progressive des niveaux de libéralisation du commerce des services par des séries de négociations multilatérales successives visant à promouvoir les intérêts de tous les participants »

L’éducation paraît bien devoir être, à moyen terme, comprise dans ces fameux « services ». L’échec du cycle de Doha (Doha, novembre 2001 / Genève, juillet 2006) obligeant l’Organisation Mondiale du Commerce à suspendre les négociations entamées depuis cinq ans ne change pas fondamentalement ces données. En France, les Gouvernements successifs semblent préparer ces échéances par une formalisation et une normalisation textuelles officielles, via la promulgation de lois, de décrets puis de circulaires. Ces textes apparaissent sous la forme de références incontournables au sein des rapports de l’Inspection générale et en sous-tendent la philosophie générale qui s’en dégage[1] et [2]. Le vocabulaire n’est pas anodin, les mots de l’entreprise et de l’entrepreneur « service, partenariat, résultat, objectif, produit, expertise, réseau » occupent une place de plus en plus grande. Dans ce contexte, le hasard n’est pas de mise lors de l’organisation de deux séries de conférences « Innovative Teachers » et « School of the future » par Microsoft. Cette société invitait des enseignants de 48 pays à présenter leurs réalisations pédagogiques (didacticiels) et à partager leurs expériences[3]. En juin 2006, l’association April, dénonçait l’organisation, toujours par Microsoft et par le Ministère de l’Education nationale, d’une mobilisation des écoles autour de la sécurité informatique[4]. L’annonce  a été faite par le président de Microsoft France à la Sorbonne, cœur symbolique du système scolaire de notre pays. Les employés de cette société distribuent dans les écoles des milliers de kit pédagogiques avec le logo de l’entreprise et la proposition d’utilisation par les parents des produits et logiciels créés par Microsoft. Cet exemple, prouve en autre, qu’une logique de commercialisation du système scolaire s’impose peu à peu. Les craintes émises par Ivan Lavallée et Jean-Pierre Nigoul d’une libéralisation/privatisation de l’enseignement s’en trouvent malheureusement confortées[5].

 

Tout naturellement, la formation des Inspecteurs pédagogiques régionaux et des chefs d’établissement intègre ces données internationales et nationales. L’Education nationale se dissout au sein « d’un service qui offre des produits ». L’éducation devient une entreprise gérée sous une forme entrepreneurialeA ce titre, la Loi organique relative aux lois de finances (LOLF) du 1er août 2001, entrée progressivement en application entre janvier 2002 et janvier 2006, favorise cette transition.  Ce texte officiel propose que les gestionnaires publics, dont les Proviseurs des lycées et les Principaux des collèges, disposent d’une plus grande liberté dans l’utilisation des crédits alloués avec pour contrepartie, un contrôle accru des résultats obtenus vis-à-vis des objectifs précis affichés grâce à des indicateurs d’efficacité et de performances[6].  Cependant, d’une part, la fiabilité de ces indicateurs est remise en cause par de nombreux chercheurs en sciences de l’éducation comme Jean-Marie De Ketele (Université de Louvain)[7] et Jean-Richard Cytermann (Ecole des Haute Etudes en Sciences Sociales)[8]. D’autre part, cette philosophie politique aboutit ainsi que le relève François-Bernard Huyghe à l’élimination de tout ce qui pourrait servir de principe fondateur en dehors de la compétence gestionnaire[9].

 

C’est pourquoi le processus entamé depuis plus de 12 ans, transformant l’Education nationale en service, affecte si profondément le monde enseignant. Les professeurs et leurs organisations dénoncent cette approche purement productiviste, voire commerciale. En réalité, les débats, les controverses éclairent brutalement les véritables enjeux éducatifs. En fin de compte, à travers le futur du système scolaire transparaît un véritable choix de société.

 


 

[1] Rapport n° 2006-010 de mai 2006 - conjoint de l’Inspection générale de l’Education nationale et de l’Inspection générale de l’administration  de l’éducation nationale intitulée L’accompagnement à la scolarité, pour une politique équitable et adossée au TICE

[2] Rapport du groupe de travail pour le développement des TIC dans l’Education nationale – septembre 2006

[3] Monique Royer – Quand Microsoft imagine l’école du futur- Café pédagogique n°78 du 15 décembre 2006 - www.cafepedagogique.net/dossiers/phila06.php?p=2

[4] April – L’Education nationale vend les produits de Microsoft dès la maternelle – communiqué de presse du 9 juin 2006 -  www.april.org/communiques-/pr-2006060-+9.html

[5] Ivan Lavallée et Jean-Pierre Nigoul – Cyber Révolution – Le temps des cerises - 2002

[6] Direction des affaires financières du Ministère  des finances – LOLF, Mission loi organique et contrôle de gestion – Texte PDF accompagnant la loi du 1er août 2001

[7] Brigitte Purecca – Donner du sens aux comparaisons – Le Monde de l’éducation de janvier 2007

[8] Brigitte Purecca – LOLF et socle : quelle cohabitation ? Le Monde de l’éducation de janvier 2007

[9] François-Bernard Huyghe et Pierre Barbès – La Soft-Idéologie – collection Essais – Robert Laffont- 1987