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L’autorité et l’école, un divorce à l’amiable ?

 

                                               Daniel MOATTI

                                               Chercheur associé au Lamic

 

Les récentes polémiques pédagogiques abordent sous un jour caricatural l’un des points d’achoppement essentiel de la passation des connaissances entre les générations, l’autorité. Qu’est-ce que l’autorité ? «Le droit ou le pouvoir de se faire obéir en vertu d’une supériorité de fait ou de droit» écrit Henri Bénac. Obéir et commander sont des faits courants à l’école affirme Maurice Marsal et Jean Houssaye place l’autorité et son corollaire, la coercition, au centre de la pratique enseignante.  Certes, mais en  réalité nous abordons l’un des tabous du monde éducatif, celui dont on parle à voix basse en salle des professeurs, celui que les jeunes lauréats des concours d’enseignants appréhendent et pour lequel ils attendent des formateurs des IUFM des recettes pré-établies qui ne sont malheureusement pas évidentes, car l’autorité ne se décrète pas, elle n’existe que par un rapport hiérarchique qui peut être contesté. Depuis l’école obligatoire, l’enseignant incarne l’autorité du système scolaire. Dès lors, un homme seul représente la puissance et le pouvoir de l’institution face à un groupe d’élèves.

 

Simon Nora et Alain Minc affirmaient en 1978 que l’interaction entre l’enseignant et l’enseigné prenait la forme d’un colloque singulier. Ce dialogue devient plus difficile face à une classe, car cette dernière est régie par des rapports de groupe. Reprenons le déroulement historique. Au XXe siècle, l’autorité de l’enseignant était largement reconnue par une société avide de savoir. Ce savoir dispensé par l’Ecole permettait aux générations suivantes de changer de statut social.  Ainsi l’ascenseur social, relayé par le système scolaire avec un système de bourse au mérite,  a relativement bien fonctionné jusqu’à la première crise pétrolière de 1973. L’instituteur, le professeur bénéficiaient d’une forte considération liée à leurs savoirs, à leurs diplômes et à leur statut de notable. Bien souvent l’instituteur était aussi le secrétaire de mairie. Son autorité en découlait tout naturellement. Cette autorité inspirait plus un sentiment de respect que de crainte.  L’enseignant était un modèle écouté par les parents. Les familles appuyaient les demandes de l’école. L’enfant des classes populaires s’identifiait à lui et suivait son exemple. Albert Camus, orphelin de père et boursier symbolise cette démarche constructive. Selon Laberthonnière, est libératrice, l’autorité qui use du pouvoir et du savoir-faire dont elle dispose pour se subordonner elle-même à ceux qui lui sont soumis et poursuit avec eux une fin commune. Cette vision doit se garder de toute idéalisation. L’autorité pouvait facilement engendrer des dérives autoritaires. L’autoritarisme aveugle existait aussi, empêchant l’initiative des élèves, les rendant passifs, s’accompagnant de coups de règle sur les doigts, de punitions, de brimades et, parfois, de nettes préférences ou, au contraire, de véritables détestations vis-à-vis de certains enfants ou adolescents.

 

Avec la stagnation de l’emploi de ces 30 dernières années, l’ascenseur social reste désespérément en panne, hors quelques exceptions. L’enseignant n’est plus un modèle, le savoir n’est plus nécessairement libérateur. La situation des jeunes chercheurs munis d’un doctorat et se retrouvant au chômage, ou sur des emplois précaires résume à elle seule la dégradation sociétale du savoir. Dès lors, l’enseignant est contesté au sein même de la classe, agressé comme s’il appliquait un autoritarisme absolu. C’est bien ce qui se passe dans les banlieues dites sensibles. Néanmoins, les enfants des banlieues ne sont pas les seuls à remettre en cause l’autorité scolaire. Françoise Dolto le remarquait dans son ouvrage « La cause des enfants » et, plus récemment, Philippe Meirieu le souligne à son tour,  l’implosion de la famille, la rivalité des parents, la recomposition familiale avec les quasi-frères déstructurent les enfants et les adolescents. Ces derniers estiment ne plus avoir à recevoir d’ordre des adultes. Lorsqu’un conflit éclate avec leurs enseignants, bien souvent, les parents désunis ne peuvent plus imposer d’autorité leur point de vue. Ils se trouvent dans l’incapacité de soutenir l’institution et ses professeurs. Dès lors,  dans la plupart des cas, les promesses de réussite à long terme diffusées par l’école ne touchent plus leurs jeunes cibles comme le remarque la neuropsychologue Deborah Yurgelun-Todd. La légitimité du savoir transmis n’apparaît plus.  Jean-Claude Ruano-Borbalan constate que les élèves souhaitent un système scolaire équitable avec des acteurs capables de négocier leur autorité. Ils réclament la liberté de parole remarque Jean-Pierre Obin, Inspecteur général, mais aussi le rétablissement de l’autorité soutient pour sa part Natacha  Polony dans son récent ouvrage « Nos enfants gâchés ». Entre ces diverses exigences souvent contradictoires, l’institution scolaire peine à tracer une voie fiable. La politique scolaire navigue entre un problématique rétablissement de l’autorité et un renforcement des libertés fondamentales de l’élève. En vérité, ces politiques dépendent des convictions du Ministre de l’éducation, Lionel Jospin et Claude Allègre penchant pour le développement des droits et libertés de l’élève, Jean-Pierre Chevènement et François Fillon restaurant une part d’autorité professorale. En fait, l’observation sur le moyen terme prouve largement que depuis la crise ouverte de mai 1968 l’autorité s’effrite et sa légitimité aussi. A l’image du reste de la société, la crise de l’autorité scolaire est celle de l’autorité institutionnelle en général.  Cet état correspond-t-il à un approfondissement de la démocratie ? Non car le véritable danger provient d’une nature humaine et grégaire qui ressent le besoin de combler ce vide. Dès lors, peut-on s’étonner de voir d’autres autorités se substituer aux premières ? Le pouvoir économique, celui des médias, celui des certains jeunes réfractaires, chefs de bande, dealers ou gourous de sectes religieuses participent à cette substitution.

 

Photographie publiée avec l’autorisation du Musée de l’école à Antibes