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La crise de l’autorité scolaire et les technologies

de l’information et de la communication

 

Daniel Moatti

      Chercheur associé au Laboratoire d’Anthropologie et

      de Sociologie, Mémoire, Identité et Cognition sociale

 

Cette quatrième étude[1] consacrée à la crise de l’autorité au sein du système scolaire analyse la dimension très importante acquise par technologies de l’information dans l’amplification de cette perte de pouvoir des enseignants.

 

Depuis plusieurs années l’utilisation du téléphone portable permettant de filmer des scènes au sein des établissements scolaires et diffusées par la suite sur Internet par l’intermédiaire de blogues[2] tend à devenir une pratique courante. D’ailleurs, dès que circule la rumeur d’un blogue consacré à un établissement, l’administration, comme les enseignants  se lancent à la poursuite d’indices - conversations avec les élèves, interrogations du Web par les moteurs de recherche. Une autre méthode appelée « happy slapping », consiste en un acte de violence gratuite exercé à l’encontre d’un ou plusieurs élèves au sein d’un établissement scolaire. La scène filmée par téléphone portable est ensuite diffusée à l’insu de la victime.  Un nouveau procédé consiste à agir en classe de façon à exaspérer un enseignant pour qu’il se mette en colère, s’exprime violemment ou au contraire s’écroule psychologiquement devant sa classe. Bien entendu, la scène discrètement enregistrée est ensuite propagée via le Net.  La dernière-née parmi les recettes technologiques connaît une diffusion fulgurante : Plusieurs copropriétés, en Grande-Bretagne,  aux Etats-Unis et depuis peu en Belgique, utilisent des appareils diffusant des sons très aigus inaudibles par les adultes[3] car la presbyacousie touche les plus de 25 ans, mais très désagréables à l’oreille des adolescents afin d’éviter que ces derniers se rassemblent au bas des immeubles. Ces systèmes portent indifféremment les noms de « Mosquito » ou de « Beethoven » mais ils agissent avec le même principe. Emettant des sons entre 75 et 95 décibels à une fréquence de 17000 et 18000 Hertz, ces sons restent audibles par les adolescents, qui captent jusqu’aux fréquences de 25000 Hertz alors que l’oreille adulte est limitée dans les aigus à 10000 Hertz.  La leçon n’a pas été perdue : Plusieurs sociétés commercialisent ces sons surnommés « Mosquitones », que certains élèves achètent et reproduisent sur leur téléphone portable en classe. D’ailleurs, la publicité encourage cette utilisation en classe sous prétexte de sonnerie secrète[4]. Evidemment, l’enseignant adulte ne peut entendre ce bruit perturbateur mais les autres élèves gênés ne peuvent plus suivre normalement le cours. Cette utilisation dévoyée des technologies de l’information et de la communication n’entament l’autorité professorale que sur un plan strictement disciplinaire, l’enseignant en tant que pédagogue n’étant pas encore mis en cause par les usages de la technologie.

 

Fin janvier 2008, la possibilité de noter les enseignants des lycées et collèges par les élèves apparaît sur le site Note2be.com[5]. Avec cette création mouvementée[6] du site de notation des professeurs par leurs élèves, l’axe central du métier d’enseignant devient un enjeu. En effet, comme le souligne le NouvelObs.com du 8 février, le site a connu en quelques jours un succès foudroyant. Les enseignants étaient notés nominativement et publiquement selon  plusieurs critères : la clarté, la motivation, la disponibilité, l’équité des notes, l’autorité et l’intérêt. Deux points abordés méritent notre attention : Les suites juridiques qui s’ensuivirent et le débat pédagogique soulevé.

 

Sur le plan judiciaire, des enseignants ont créé un blogue « contrenote2be[7] » s’opposant à leur notation par les élèves. Les syndicats alertés, le Snes-FSU[8] et le Snalc ont fait circuler plusieurs pétitions et saisi la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) ainsi que la Justice. La Cnil a recensé plusieurs centaines de plaintes et 160 signalements en quelques jours[9]. Par communiqué, la Cnil, le 6 mars a annoncé sa décision qui complète celle du juge des référés du Tribunal de grande instance de Paris. En effet, la Justice, par son référé du 3 mars 2008, contraint les responsables de  Note2be à interrompre la notation des enseignants, désignés par leurs patronymes par des élèves qui bénéficient de l’anonymat. De son côté, la Cnil  se référant aux contrôles effectués par ses membres, les 13 et 18 février 2008, a constaté que le système de notation des enseignants de la société Note2be.com poursuit une activité commerciale reposant sur l’audience d’un site Internet qui ne lui confère pas la légitimité nécessaire pour faire procéder à une notation individuelle des enseignants. Ce système est  susceptible de créer une confusion, dans l’esprit du public, avec le régime de notation officiel. En outre, la CNIL a relevé que cette note était attribuée subjectivement par des tiers qui ne sont pas obligatoirement les élèves concernés. En contradiction avec l’article 7 de la loi informatique et libertés du 6 janvier 1978, les enseignants n’ont pas été consultés et n’ont pu exprimer leur consentement personnel ou leur opposition individuelle à cette notation. Pour la Commission, la société note2be.com ne pouvait se prévaloir d’un « intérêt légitime » pour justifier l’absence de recueil du consentement des enseignants dont les données étaient diffusées sur son site internet. Depuis la publication du communiqué de la Cnil et de la décision de justice, Stéphane Cola responsable du site Note2be fait appel de la décision de justice et, en l’attente, demande aux élèves de noter leurs établissements.

 

Par ailleurs, dès le 13 février, le Ministre de l’Education nationale a condamné l’utilisation d’un tel procédé, par l’édition d’un communiqué de presse. Ce texte rappelle que seuls les représentants du ministère, les inspecteurs et les chefs d’établissement, possèdent l’habilitation à  noter les enseignants.  Précisément, le problème de la notation pédagogique et administrative des enseignants reste incidemment posée par la création de ce site. Les professeurs sont soumis à une double notation :

-       Administrative par le chef d’établissement, Proviseur de lycée ou Principal de collège, qui note sur 40 points. Trois critères doivent être retenus, l’autorité et le rayonnement du professeur, la ponctualité et l’assiduité ainsi que l’activité et l’efficacité. Cette note est accompagnée d’une courte appréciation ;

-       Pédagogique par l’inspecteur pédagogique régional de la discipline qui note sur 60 points les qualités pédagogiques de l’enseignement fourni par le professeur.  L’inspecteur pédagogique régional justifie cette note par un rapport circonstancié.

L’ensemble des deux notes forme un total sur 100 points permettant l’avancement individualisé plus ou moins rapide de l’enseignant.

 

Cependant, quelques enseignants et non des moindres, tel Yves François Le Coadic, Professeur au Conservatoire National des Arts et Métiers[10], saisissent ce sujet brûlant pour remettre en cause les inspections et les inspecteurs rappelant que la plupart des étudiants et des élèves européens peuvent chaque année porter des appréciations sur les enseignements reçus et sur leurs professeurs. Bien que cette action soit solidement encadrée, les résultats sont remis à l’intéressé et diffusées dans un cercle très restreint. Ainsi, l’existence, certes passagère du site de notation « sauvage » des enseignants, relance le débat tant sur les modalités de l’actuelle notation avec le poids de la hiérarchie que sur la participation des usagers, élèves et étudiants, à l’évaluation des professeurs et de la pédagogie.


 

[1] L’autorité et l’école, un divorce à l’amiable ? – paru le  29 avril 2005

La correction, un enjeu pédagogique et juridiqueparu le 14 juillet 2006
Crise de l'autorité et médiatisation outrancière d'un fait divers
paru le 14 mars 2008

[2] Blogue – graphie choisie par l’Office québécois de la langue française – Grand dictionnaire terminologique - 2006

[3] Nice-matin – Une machine à ultrasons pour « chasser » les ados ! – Nice-matin du 3 avril 2008

[6] rédaction - La Cnil et l'Education Nationale condamnent les pratiques de Note2be.com - Znet.fr du 15 février 2008

[8] Rédaction - Le syndicat SNES-FSU assigne en référé Note2be.com – VnuNet ? du 15 février 2008

[9] Communiqué de presse de la Cnil du 14 février 2008

[10] Yves François Le Coadic - Notation et/ou inspection des enseignants-documentalistes - message du mercredi 26 mars 2008, sur la liste de diffusion des enseignants-documentalistes