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La dimension affective du passage en sixième

                                              

                                                           Daniel MOATTI

 

Chercheur associé au laboratoire d’anthropologie mémoire, identité et cognition sociale de l’université de Nice Sophia Antipolis

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Les enquêtes effectuées auprès des enseignants et des parents soulignent, que le collège apparaît comme le point de confluence de l’échec scolaire. Les conclusions du grand débat scolaire lancé par Luc Ferry, ancien ministre de l’Education nationale,  confirment ces analyses. Cependant les solutions proposées ne répondent absolument pas au problème soulevé.  En effet, l’un des points faibles du système scolaire reste le passage du cours moyen deuxième année de l’école primaire à la classe de sixième au collège. Certes, des palliatifs sont mis en œuvre, comme la visite de leur futur collège par les élèves des classes de CM2 en mai ou en juin  et la première journée de la rentrée doit être consacrée à l’accueil des élèves de sixième. Dans ce cadre, les parents peuvent accompagner leur enfant entrant en 6ème, suivre les cours de la première matinée et déjeuner  à la cantine. Ainsi, les enseignants des écoles et du collège de quartier espèrent que le dépaysement des écoliers devenant collégiens sera moindre. En réalité, il s’agit de rassurer les enfants, car le choc de l’écolier devenant collégien reste avant tout un choc affectif. En fait, l’école protège l’enfant, de la maternelle à l’école primaire, l’écolier n’aura eu qu’un seul interlocuteur, l’instituteur et ce durant 27 heures par semaine. Ce référent unique permet qu’une véritable relation affective s’installe entre l’enseignant et l’enseigné. Ce phénomène prend souvent la forme d’une identification.  Le savoir est incarné par l’instituteur (devenu le professeur des écoles) et l’écolier veut lui faire plaisir en travaillant bien. Or les développements des sciences de l’éducation tendent à tenir en suspicion le domaine l’affectif. En effet ce concept d'identification jugé très dangereux par Gérard Oury et   implique pour celui-ci que : "la relation pédagogique peut mener à des identifications massives de type cannibale et à la folie"[1].

 

A cette situation caractérisée par une identification du savoir à l'enseignant, le collège substitue une différentiation entre connaissances et professeurs. Distancier le savoir de l'enseignant devient une première étape complétée par une seconde consistant à séparer l'enseignement d'une matière donnée, d'une discipline par une méthodologie d'acquisition du savoir. Ainsi nous comprenons mieux le choc psychologique asséné en 6ème. L’élève se retrouve confronté à 7 enseignants, français, histoire/géographie, mathématiques, sciences et vie de la terre, anglais, éducation sportive et physique et musique. Dès lors, nombre d’élèves éprouvent de grandes difficultés à considérer l’un de ces enseignants comme le référent unique auquel il était attaché en tant qu‘écolier. Cet obstacle peut entraîner un violent rejet du collège.  Les enfants de milieux modestes restent les plus sensibles à ce changement d‘environnement.

 

De nombreux travaux relatent ces phénomènes mais jusque dans les années 1980/90 c'était pour remettre en cause l'approche traditionnelle de transmission du savoir et pour proposer une approche méthodologique. Or les recherches sur le terrain de Jean-Paul Payet et d'Yves Careil, ouvrent des perspectives nouvelles et enrichissantes. Yves Careil insiste sur la distorsion existante entre les nouvelles méthodes pédagogiques et l'attente des parents des milieux défavorisés. Il remarque que ces méthodes en renforçant un phénomène de distanciation entre l'enseignant et l'élève, interdit une identification du second au premier et supprime une connivence utile à la communication interpersonnelle entre les deux acteurs[2]. Ainsi le désir volontariste de séparer l'enseignant du savoir,  transforme ceux-ci en spécialistes de "la méthodologie pédagogique" au nom de la lutte contre l'échec scolaire et abouti à l’effet contraire.

 

Le raisonnement conditionné par l'affectif

 

A l'inverse, Yves Careil, cité ci-dessus, Docteur en sciences de l'éducation, constate que les parents des classes moyennes et défavorisées approuvent cette identification et l'admiration vouée à l'enseignant et l'estiment indispensable au jeune en difficulté pour réussir sa scolarité. Ce regard novateur rejoint celui de Jean-Yves Rochex de l'Université de Paris VIII qui analyse la réussite d'élèves défavorisés en termes d'affectivité[3].

 

Nous atteignons enfin la dimension ignorée. L'affectif apparaît pour l'enfant puis pour l'adolescent comme un instrument indispensable à la construction non seulement de sa personnalité, mais aussi de sa capacité cognitive. Neurobiologistes et éthologues apportent des réponses précises sur les mécanismes de construction de la pensée qui loin de conforter les tenants de la méthodologie pédagogique, les contredisent. Ainsi pour Konrad Lorenz le jeune animal abandonné, comme le jeune enfant orphelin et perdu, sont l'un comme l'autre incapables d'enclencher des processus cognitifs, car l'affection donnée par les parents et les éducateurs est indispensable aux modes d'acquisition du savoir. Pour illustrer ce propos le prix Nobel 1973 de physiologie raconte la surprise réciproque de son ami psychiatre et de lui-même lors de la comparaison des comportements d'orphelins humains et animaux, car les réactions de fermeture au monde extérieur étaient semblables[4]. L'éthologue, Boris Cyrulnik, déplore les dégâts causés aux adolescents par le manque d'éducation sensorielle et d'identification à des adultes éducateurs admirés[5]. Ce qui emporte la conviction, c'est la superbe analyse déductive du neurologue américain Antonio Damasio. A partir d'études sur le comportement de personnes ayant une partie du cerveau lésée ou détruite, en particulier, les lobes frontaux siège de l'affectif et du comportement social. Antonio Damasio démontre que lorsque l'aire cervicale commandant l'affectif est détruite, le sujet, même s'il conserve toutes les connaissances acquises précédemment, devient incapable d'apprendre de nouveau et de prendre des décisions. Paradoxalement, la construction d'une pensée logique, d'un raisonnement mathématique dépend de l'affectif[6]. Pour confirmer cette théorie, Francisco Varela, Directeur de recherche au CNRS soutient que la cognition est incarnée[7]. Approprions-nous le terme, pour soutenir que le savoir est incarné par l'enseignant et que la méthodologie pédagogique en niant ce fait essentiel est à la source d'erreurs lourdes de conséquences pour les enfants issus de milieux défavorisés.

 

Cependant  l'autonomie présentée comme un moyen souverain d’apprentissage risque de se métamorphoser en une forme d'exclusion supplémentaire. L’enseignant reste avant tout un adulte au contact d'êtres humains en devenir qui ont le droit de recevoir une relation affective non distanciée. C'est l'affection conjuguée des enfants et de la connaissance ainsi que des supports livresques de cette dernière qui doit amener l'élève rétif vers la lecture. Mais alors, les fiches manuscrites, l'ordinateur, Internet, qu'en faites-vous? Ils sont utiles à ceux qui dominent bien l'écrit, pour les autres, le professeur est, en fait, l’incontestable médium, l’authentique passeur de culture. Il faut donc insister sur le rôle essentiel de l'art de la discussion et de la persuasion. Loin du projet programmé et des algorithmes de la méthodologie pédagogique, nous suggérons la mise en place d'une relation interpersonnelle forte accompagnée du droit au  tâtonnement.  Guider un enfant et un adolescent sur la voie culturelle et scientifique n'est pas chose facile, mais cette action implique nécessairement un engagement de soi par rapport aux autres que sont les élèves. Arriver à ce point de notre raisonnement, nous ne pouvons que constater l'inexistence d'une véritable méthode garantissant la réussite de cette communication professeur/élève. L’école existant depuis les Sumériens (4500 avant J.-C.), si des formules ou des procédés pédagogiques infaillibles avaient été découverts, les générations successives d’enseignants les auraient mis en application depuis longtemps.  En conséquence, la méthodologie pédagogique n'offre que quelques recettes parmi d'autres toutes aussi valables, praticables et disponibles. Des voies didactiques nouvelles méritent d’être dégagées ou redécouvertes car Célestin Freinet avait déjà en partie déblayé, par intuition, pragmatisme et expérimentation, des itinéraires aujourd'hui abandonnés, remis en cause ou enfermés dans une gangue institutionnelle[8]. Le principal obstacle rencontré actuellement par le système scolaire consiste en un passage obligatoire à l'écrit d'élèves possédant une culture essentiellement orale et télévisuelle ainsi que le constatait notre précédent article[9]. Cette distorsion bien dépeinte par Bernard Lahire devrait être au coeur du débat pédagogique[10]. Ces constats soulignent l’importance d’une relation de confiance et de respect entre l’élève et l’enseignant. C’est ainsi que ce  dernier doit être capable de bousculer le collégien sans s’exposer à des réactions caractérielles et infantile[11].

 

L’avenir pourrait être éclairé par le passé, les professeurs d’enseignement général complémentaire, les PEGC, du collège d’enseignement général, réussissaient à transmettre un savoir structuré à des élèves issus comme eux de milieux modestes. Ces enseignants, bien souvent d’anciens instituteurs, ont fait  l’objet, en leur temps,  de vives critiques de la part de l’Inspection générale car ils enseignaient deux matières, « l’histoire/géographie et les lettres », « les mathématiques et la physique/chimie », « l’anglais et les lettres », etc. Cependant, les élèves étaient rassurés par un enseignement très structuré et des enseignants bien au fait des méthodes de travail de l’enseignement primaire. Dès lors, la continuité entre l’école et le collège était assurée. Les écoliers devenus collégiens étaient encadrés par une équipe restreinte de trois ou quatre enseignants PEGC connaissant parfaitement l’enseignement dispensé dans les écoles primaires. Ces professeurs pouvaient établir un lien logique avec les enseignements reçus par les écoliers permettant, ainsi, d’élaborer, comme le souhaite, Boris Cyrulnik, une communication interpersonnelle saine et constructive. Evidemment, le corps des PEGC est en voie d’extinction, disparaissant  au profit des professeurs certifiés qui enseignent  une seule discipline à la suite d’un cursus universitaire plus long (licence d’enseignement) et de l’obtention d’un concours très sélectif, le Capes.  Souvent, l’heureux lauréat du concours est confronté à une vigoureuse distorsion entre ce savoir disciplinaire si durement acquis, la formation en Iufm et son vécu pédagogique au collège. Loin de vouloir réveiller les querelles sur les modes de recrutement des enseignants en collège, il me semble souhaitable d’engager une réflexion pragmatique relative au collège en s’appuyant sur l’analyse des expériences passées. Deux points essentiels ressortent de cette courte exploration :

 

   - l’intérêt pour les collégiens des classes de sixième et cinquième de la présence d’enseignants connaissant effectivement  les méthodes de travail et les programmes du cours moyen (CM1 et CM2) de l’enseignement primaire ;

 

    - toujours pour les élèves des classes de sixième et cinquième, l’importance d’une équipe restreinte d’enseignants parmi lesquels l’information circule rapidement.

 

Illustration de Florence Moatti

 

 


 

[1]°) Philippe Meirieu- Apprendre oui...mais comment?

[2]°) Yves Careil-Instituteurs des cités HLM-PUF-1994

[3]°) Jean-Yves Rochex-Pourquoi certains élèves défavorisés réussissent-ils?-Sciences Humaines n°44 de novembre 1994

[4]°) Konrad Lorenz-Ecrits et dialogues-1978-Flammarion

[5]°) Boris Cyrulnik-Sous le signe du lien: une histoire naturelle de l'attachement-Hachette-1989

[6]°) Antonio Damasio-L'erreur de Descartes: la raison des émotions-éditions Odile Jacob-1995

[7]°) Francisco Varela/Evan Thompson/Eleanor Rosch-L'inscription corporelle de l'esprit: Sciences cognitives et expériences humaines-le Seuil-1993

[8]°) Jacques Testanière- Les enseignants et la lutte contre l'échec scolaire-éditions du CNRS-1984

[9] °) Daniel Moatti -  Les valeurs médiatiques s’imposent à la jeunesse et à l’école – PCA-Hebdo du 10 juin 2006

[10]°) Bernard Lahire- Culture écrite et inégalités scolaires-Sciences Humaines n°34 de décembre 1993

[11] °) Alain Roucairol, Acquis professionnels, rapport Iufm de Nice, 2001