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Apparences et réalités de l’Ecole XXIème siècle

 

                   Daniel  MOATTI

Chercheur associé au Laboratoire d’anthropologie sur la mémoire, l’identité et la cognition sociale de l’Université de Nice Sophia Antipolis

 

 

C’est avec une extrême virulence que la querelle scolaire a repris. En fait, l’ouvrage commun[1] scellant la spectaculaire réconciliation, en 2003, de Philippe Meirieu et de Xavier Darcos, chefs de file des deux écoles, aurait du marquer la fin de cette opposition idéologique entre les tenants d’un enseignement traditionnel favorisant la transmission des savoirs et les partisans des nouvelles méthodes pédagogiques. Néanmoins, les faits sont là pour s’inscrire en faux face à ce rapprochement emblématique. Cependant quelques déclarations et articles prouvent qu’aux plus hauts sommets de l’Etat l’échec actuel de l’Ecole induit le questionnement et le doute voire une certaine humilité. Reprenons cette chronologie :

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Octobre/novembre 2005, la grande révolte des banlieues ;

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Le 23 novembre 2005, démission de Laurent Lafforgue du Haut Conseil de l’Education ;

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Le 16 décembre, une enseignante est poignardée dans un lycée professionnel d’Etampes ;

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Le 21 décembre, déclaration de M. de Robien, ministre de l’Education nationale relative à cette agression ;

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Décembre 2005/janvier 2006, rebondissement des oppositions autour de la méthode globale de lecture ;

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Le 22 décembre,  édition d’un article de Claire Brisset, défenseure des enfants.

 

Je n’aborderai pas deux des sujets évoqués, la révolte des banlieues et le débat autour de la méthode globale, fort bien traité dans le PCA-Hebdo du 6 janviers 2006 (articles de Sophie Ngo Mai, de Gilles Jean et de Colette Legrand). Je ne traiterai que trois faits en apparence disparates, mais qui nous entraînent sur des chemins pédagogiques inattendus, nouveaux et prometteurs.

 

Le plus dramatique de ces actes concerne l’agression dont a été victime, le 15 décembre, une enseignante d’arts plastiques du lycée professionnel Louis Blériot d’Etampes, poignardée à trois reprises par un élève au comportement ascolaire et asocial. Le professeur avait alerté, dès le 6 décembre, sa hiérarchie pédagogique et son chef d’établissement des menaces émises à son encontre. Son époux indique que l’intéressée portera plainte contre l’Education nationale, pour non assistance à personne en danger lorsqu’elle sera remise physiquement de l’attaque subie.

L’intérêt  de cet épisode réside dans la réaction de Monsieur de Robien, ministre de l’Education nationale. Le ministre apporte son soutien et sa compassion à l’enseignante tout en comprenant que cette dernière puisse avoir l’intention de porter plainte contre son propre ministère.  Surtout, le ministre, loin d’admonester comme à l’accoutumée les professeurs du lycée évoquant l’application « du droit de retrait » à la rentrée de janvier,  déclare le 20 décembre :

« Ce n’est pas l’Education nationale qui est en cause, c’est la société dans son ensemble. »

Evidemment, ces expressions apparaissent comme des mots de consolation, mais ils soulignent, je l’espère, la fin d’une mise en cause systématique des enseignants. L’humilité ministérielle reflète le doute face à un échec scolaire multiforme dont l’origine se situe au centre de la déstructuration dévastatrice de notre société.

 

Le second acte, réalisé par Claire Brisset, défenseure des enfants, est un article paru dans « le journal de référence » à la veille de Noël 2005[2]. Ce texte intervient dans la querelle scolaire et fait appelle au sens commun. L’auteur s’attaque ironiquement au vocabulaire abscons des programmes scolaires et des manuels s’y référant. C’est une écharde plantée dans le jardin des Inspecteurs généraux de l’Education nationale. De plus, Claire Brisset rappelle que la controverse entre l’école, outil de transmission du savoir et l’école, lieu d’éducation est dépassée. Pour la Défenseure des enfants, la Convention internationale des droits de l’enfant  adoptée le 20 novembre 1989 (article 29) par l’Onu est un texte de référence incontournable :

« L’éducation de l'enfant doit viser à favoriser l'épanouissement de la personnalité de l'enfant et le développement de ses dons et de ses aptitudes mentales et physiques, dans toute la mesure de leurs potentialités ; »

De même, la déclaration universelle des droits de l’homme ratifiée par l’assemblée générale de l’ONU, le 10 décembre 1948, affirme en son article 26 que :

« L’éducation doit viser au plein épanouissement de la personnalité humaine. »

Dès lors, pour Claire Brisset, l’école est concomitamment un lieu de transmission du savoir et un lieu d’éducation. C’était bien l’avis des hussards noirs (instituteurs) de la République au début du XX siècle.

 

Enfin, dernier acte, la démission…forcée, de Laurent Lafforgue du Haut Conseil de l’Education n’a pas fait la une des journaux. Cependant, nous devons revenir sur cette « affaire » qui est révélatrice des problèmes de l’Education nationale. Le Haut Conseil de l’Education créé par la loi Fillon, doit émettre des avis sur la réforme et le contenu  du socle commun que doivent maîtriser les élèves à la fin de la 3ème. De même, le Conseil se prononce sur la formation initiale et continue des  enseignants. Ce Haut Conseil de l’Education, installé le 8 novembre 2003, est composé de neuf personnalités nommées par le Président de la République et les présidents de l’Assemblée nationale, du Sénat et du Conseil économique et social. Laurent Lafforgue, 39 ans, Professeur à l’Institut des hautes études scientifiques, membre de l’Académie des sciences depuis 2003, prix du Collège de France 1996, a reçu, en 2002,  la médaille Fields, la plus haute distinction internationale destinée aux mathématiciens reconnue à l’égal du Prix Nobel (qui n’existe pas en mathématiques). Ce grand scientifique a été désigné par Jacques Chirac, en octobre 2005, comme membre du Haut Conseil à l’Education.  Cependant, quelques jours après la réunion inaugurale du dit Conseil, le président, M. Racine, demandait et obtenait la démission de Laurent Lafforgue. Le passage d’un courriel adressé par ce dernier aux autres  membres du Conseil, est au cœur de la polémique ouverte :

« Cette destruction [de l’Ecole] est le résultat de toutes les politiques et de toutes les réformes menées par tous les gouvernements depuis la fin des années 60. Ces politiques ont été voulues, approuvées, menées et imposées par toutes les instances dirigeantes de l’Education nationale, c'est-à-dire en particulier : les fameux experts de l’Education nationale, les corps d’Inspecteurs (recrutés parmi les enseignants les plus dociles et les plus soumis aux dogmes officiels), les directions des administrations centrales, les directions et corps de formateurs des IUFM peuplés des fameux didacticiens et autres spécialistes des soi-disant « sciences de l’éducation », la majorité des experts des commissions de programmes, bref l’ensemble de la Nomenklatura de l’Education nationale. Ces politiques ont été inspirées par une idéologie qui impose …..Le mépris des choses simples, le mépris des apprentissages fondamentaux, le refus des enseignements construits, explicites et progressifs, le mépris des connaissances de  base… »

 

Effectivement, les termes choisis expriment une rudesse inhabituelle pour les membres de la haute fonction publique. Toutefois, il faut bien reconnaître que cette sévérité est à l’échelle de la langue de bois qui règne en milieu scolaire. La contestation par un enseignant « lambda », devant un inspecteur pédagogique, d’une des assertions ou d’un des raisonnements de penseurs comme Jean Vial,  Philippe Meirieu, Antoine de La Ganderie ou Agnès Van Zanten, provoque toujours des réactions passionnées de la part de la hiérarchie pédagogique et, souvent, le dialogue se réduit malheureusement à une argumentation d’autorité.

 

Dans l’ensemble, les conclusions issues de ces trois faits correspondent à un véritable miracle de Noël et à l’ouverture de voies nouvelles et prometteuses au sein même de la structure éducationnelle. En effet, le débat entre l’école, lieu de  transmission du savoir et l’école, lieu d’éducation semble enfin clos. Après 30 années d’une guerre larvée stérile et inutile, les derniers évènements de 2005 mettent clairement en cause une vision pédagogique développée au sein de la haute fonction publique de l’Education nationale qui a ignoré les problèmes posés par l’inadaptation des programmes du collège unique à l’arrivée massive des enfants issus de milieux populaires.

 

 

 


 

[1] Xavier DARCOS et Philippe MEIRIEU, Deux voix pour une école, 2003, DDB/Société, Desclée de Brouwer, 206 pages

[2] Claire BRISSET, défenseur des enfants,  Il est grand temps de changer l’école, Le Monde du 22 décembre 2005