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L’économie immatérielle, un mythe à l’épreuve du futur

Daniel MOATTI

                                                  Chercheur au Lamic

 

 

 

Ce jeudi 27 septembre à 18h30, j’arrive à la fondation Sophie Laffitte. Seul derrière une petite table d’écolier,  Jean-Paul Duparc attend sagement les auditeurs. La salle s’emplit peu à peu en même temps que circule la rumeur « en raison des intempéries l’économiste, Claude Gindin,  ne pourra pas venir animer le débat, son avion a été dérouté ». Effectivement, le directeur du Patriote confirme. 

 

En fait, Claude Gingin voulait décrypter devant les auditeurs le rapport  Jouyet/Levy. Ce rapport effectué à la demande de Thierry Breton, ministre de l’économie, a été remis, à ce dernier, en novembre 2006 par les deux rédacteurs, Maurice Lévy et Jean-Pierre Jouyet. Première remarque, si Jean-Pierre Jouyet est bien le haut fonctionnaire, inspecteur des finances,  attendu en de telles circonstances, la surprise (pas tant que cela) provient de la nomination de Marc Lévy, Président du directoire du Groupe Publicis, grand groupe financier et médiatique privé. L’ambition des deux auteurs transparaît dans le titre choisi « L’économie Immatérielle, la croissance de demain » qui n’est pas sans rappeler le célèbre rapport de deux inspecteurs des finances, Simon Nora et le jeune Alain Minc, intitulé « L’informatisation de la société » édité en 1978 et remis au Président de la République de l’époque Valéry Giscard d’Estaing. La volonté de comprendre les interactions entre les évolutions technologiques et leurs impacts tant économiques que sociaux et sociétaux tisse à près de trente ans d’intervalle une trame commune aux deux textes. 

 

La lettre de présentation du rapport utilise des termes volontairement neutres et technologiques voulant décrire des mécanismes économiques comme une évidence incontournable et incontestable.

 

« L’économie de l’immatériel est une économie en formation, une économie de la connaissance, systémique et fonctionnant en réseau, une économie qui se joue des espaces et du temps, ce qui nous a amenés à nous aventurer sur des terrains que nous n’avions initialement pas prévus d’aborder. Vous trouverez donc dans le rapport de la Commission des analyses et des recommandations sur la recherche, la formation, l’université, mais aussi sur les réglementations économiques, fiscales ou sociales qui peuvent être, pour l’immatériel, autant de freins ou d’accélérateurs.

Nous sommes arrivés à la conclusion que cette économie recèle un potentiel de croissance considérable, capable d’irriguer toute l’économie française et susceptible de générer des centaines de milliers d’emplois, comme d’en préserver d’autres qui seraient, autrement, détruits ou délocalisés.

Ce sont ces objectifs qui inspirent les recommandations que nous avons formulées : il nous a fallu imaginer des solutions pour lever les freins et les rigidités qui font patiner notre économie, et imaginer des recommandations qui créent du dynamisme, qui insufflent de l’énergie et qui créent de l’initiative, de la croissance et des emplois. »

 

Un aspect non discutable est clairement défini, trois autres sont des postulats qui méritent  notre attention.

 

Le point le plus sérieux de ce rapport qualifie à juste raison l’économie immatérielle d’économie de la connaissance. C’est une réalité, cette économie nécessite des connaissances scientifiques et technologiques lui permettant d’agir très rapidement sur le monde réel. Je reviendrai sur ces formes de savoir dans un prochain article.

 

Trois postulats (propositions non démontrées) sont avancés par les rédacteurs :

ü     L’économie immatérielle se joue du temps et de l’espace ;

ü     Elle crée des centaines de milliers d’emplois ;

ü     Les freins qui la retardent sont réglementaires, en particulier la réglementation sociale.

 

Discussion autour du premier postulat :

L’économie immatérielle se joue du temps et de l’espace. Certes, une information financière émise à Tokyo sera immédiatement répercutée dans le monde entier, mais le téléphone autorisait, en un temps pas si lointain, le même exploit. L’emphase journalistique permet d’omettre des faits importants. L’espace et le temps ne sont vaincus que parce que les Etats, en tant qu’organisation, le souhaitent. Les démocrates chinois le savent bien. Au pays de la croissance économique exponentielle, l’usage d’Internet reste strictement réglementé et surveillé. L’espace chinois est bien restreint et les frontières demeurent en dépit d’Internet. Les délocalisations d’usines, de centres téléphoniques des services après vente dans les pays émergents prouvent bien que l’économie immatérielle a besoin d’espaces bien réels pour s’implanter.

 

Débat autour du second postulat

L’économie immatérielle crée des centaines de milliers d’emplois. Cette réalité ne peut être évacuée. L’économie immatérielle crée effectivement des milliers d’emplois dans les technologies de l’information et de la communication. Concevoir, créer, fabriquer des objets nouveaux issus pour l’essentiel des productions électroniques et de l’usage des mémoires numériques ouvre d’immenses perspectives en terme de création d’emplois. Pierre Gonot, ancien fonctionnaire des Nations Unies, présent lors de ce Jeudi du Patriote, confirme que l’économie immatérielle couvre un champ immense, Internet, certes, mais aussi toute l’industrie des logiciels.  Pour les deux rédacteurs du rapport en question, l’économie immatérielle représente 15% des emplois en France. Cependant, cet optimisme doit être modéré par plusieurs faits. Sous prétexte d’économie immatérielle, l’économie réelle des pays développés est vidée de sa substance vitale, les usines, les outils de fabrication et leurs employés licenciés. Le savoir-faire technologique de ces salariés est perdu car les sociétés d’investissement refusent de payer, en sus d’un salaire correct, des garanties sociales. Ainsi la justification première des délocalisations est financière. Ah ! Le beau village planétaire qu’est devenue notre Terre grâce à la cybernétique ! Certains philosophes ne pouvaient  prévoir les retombées économiques et sociales. La mondialisation n’est pas synonyme de progrès social.

 

Controverse autour du troisième postulat

Les freins qui retardent l’économie immatérielle sont réglementaires. Certes, dans notre pays 25.000 directives européennes, plus de 7.000 lois et près de 300.000 textes réglementaires sont applicables. Ce maquis officiel tend effectivement à empêcher des échanges diligents et des créations rapides d’entreprises internationales sur notre sol. Cependant, nous devons nous méfier des implications d’un tel raisonnement. D’ailleurs, les premières conclusions de la Commission pour la libération de la croissance française, sous la présidence de Jacques Attali, ancien conseiller de François Mitterrand, ne peuvent qu’alarmer les citoyens. Les propositions de cette commission rejoignent celle de Maurice Lévy et Pierre Jouyet quant à la nécessité de déréglementer. Pourtant, ces règles imposées par l’Etat sont souvent protectrices. Lois et règlements protègent parfois les outils de travail et les emplois se trouvant sur notre sol. Les transferts de technologies, les délocalisations de l’économie réelle, comme celle des services de renseignements téléphoniques, représentent des milliers d’emplois. La déréglementation implique aussi une perte de protection sociale des salariés. 

 

 

En réalité, notre société se transforme en une société de l’information. Pour Olivier Gebuhrer, mathématicien, les recommandations contenues dans ce rapport limitent l’espace de la libre circulation de l’information transformant cette dernière en une marchandise soumise à la loi du profit. En fait, selon Pierre Gonot, le rapport Lévy/Jouyet  propose une remise en cause radicale des rapports entre le travail et la culture par un projet de restructuration de la société. Par une lecture approfondie de ce projet de société, l’ancien fonctionnaire international dévoile l’un des aspect essentiel contenu dans ce texte. L’hyper industrie créée par l’économie immatérielle et conquérante grâce à la déréglementation permet une captation des biens publics ainsi que leur usage par le secteur privé. Au cœur de cette économie dématérialisée, l’enjeu de la connaissance demeure au premier plan. En conséquence, l’économie immatérielle impose un débat sur le rôle de l’information, de la diffusion du savoir et de la culture à l’ensemble des acteurs de notre société.

 

Ce lien entre l’économie immatérielle et le savoir sera l’objet de notre prochain article « Economie immatérielle et diffusion du savoir ».