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Autour du témoignage d’Hashizume Bun, survivante d’Hiroshima

            

Daniel MOATTI

Chercheur au Laboratoire d’Anthropologie, Mémoire, Identité et Cognition sociale

 

En dehors des souffrances malheureusement connues, voire habituelles, qui accompagnent les conflits, la seconde guerre mondiale apporta d’autres épreuves dont furent victimes les populations civiles : l’enfer des camps de concentration nazis et l’arme atomique.  Les victimes des bombes nucléaires sont peu connues, le Japon était un pays vaincu, ses soldats avaient eu un comportement barbare en Chine et dans le Pacifique. Les survivants du drame atomique n’ont pu s’exprimer, d’où l’importance historique de ce témoignage.  D’autant plus qu’aux cinq puissances nucléaires reconnues et membres de droit avec veto du Conseil de sécurité, les Etats-Unis, la Russie,  la Grande-Bretagne, la France et la Chine populaire, se sont très récemment joints l‘Inde et le Pakistan qui possèdent la bombe thermonucléaire. A leur tour, Israël et l’Iran frappent à la porte de ce cercle de moins en moins restreint. La prolifération des puissances nucléaires multiplie les risques d’utilisation de l’arme atomique. 

 

Début décembre 2007, je reçois une invitation à l’occasion de la venue à Nice de madame  Hashizume Bun rescapée d’Hiroshima. La rencontre a lieu chez Claude De Vos, Professeur à l’Université de Nice, Kogure Yutaka, professeur de japonais au lycée Estienne d’Orves, permet à l’ensemble des participants de se comprendre rapidement. Petite femme âgée de plus de  76 ans, Madame Hashizume fait preuve d’une énergie et d’une dignité peu communes. Poétesse et écrivain, restée longtemps silencieuse à propos de cette terrible épreuve, elle a récemment décidé de prendre la parole, d’écrire afin de porter témoignage dans son pays et à travers le monde.

 

Portrait d'Hashizume Bun

 

Son livre « Le jour où le soleil est tombé….J’avais quatorze ans à Hiroshima » paru en France aux éditions du Cénacle (2007) frappe par un singulier partage entre prose et poésie qui racontent l’horreur d’un instant se perpétuant depuis 62 ans dans les corps et les âmes des victimes. Madame Hashizume se souvient d’un éclair puissant, gigantesque, puis s’est évanouie dans la poste où elle travaillait, car les enfants japonais, mobilisés dans les administrations et les usines, remplaçaient les hommes partis à la guerre..

Larguée le 6 août 1945 à 8 h15 mn heure locale, la seconde bombe atomique explosa à 8 h16 mn. La première bombe atomique avait été utilisée à titre expérimental (voir l’encadré). Sous le choc atomique équivalent à 15 000 tonnes de nitroglycérine, les 2/3 de la ville s’effondrèrent, 62 000 bâtiments sur les 90 000 existants. Près de 75 000 personnes décédèrent durant la première journée, puis 50 000 supplémentaires les jours suivant.  Des habitants du cœur de la ville, là où la bombe explosa, il ne reste que des ombres flashées sur quelques murs, par miracle,  encore debout -  un homme sur une charrette tirée par un cheval, un ouvrier grimpant sur une échelle. A un kilomètre de l’épicentre, les descriptions restent encore du domaine apocalyptique, visages fondus de ceux qui avaient regardé l’éclair artificiel, corps informes de ceux qui avaient subi le souffle infernal, milliers de spectres recherchant de l’eau pour étancher leur soif inextinguible avant de mourir dans d’atroces souffrances.  Les radiations atomiques détruiront encore des milliers de vie, année après année durant les soixante-deux ans qui nous séparent du 6 août 1945. Ces douleurs collectives ou solitaires, notre auteur les narre par le menu, au hasard des rencontres fortuites de cette première journée de l’explosion. Les jours se suivent, les survivants ont perdu la notion du temps. L’humble mort des uns est suivie de retrouvailles avec des proches encore en survie. L’un des poèmes décrit la mort de son jeune frère (voir l’extrait du poème). 

 

Durant des années, les maladies dues aux radiations perturbent la vie d’Hashizume Bun comme celles des « hibakushas » les irradiés. Cependant, le pire n’est pas l’explosion en elle-même, ni les suites mortelles et morbides, le malaise provient de l’indifférence et de l’hostilité dont seront victimes les survivants.  De 1945 à 1952, les occupants américains ne feront que suivre l’évolution des diverses maladies touchant les irradiés, la médecine observe, constate, mais ne soigne pas. Lors de la conférence donnée, le 5 décembre 2007 à l’Université de Nice, madame Hashizume interpella le Consul du Japon qui s’était expressément déplacé pour l’écouter, affirmant que les Gouvernements japonais n’avaient rien fait pour les survivants. Les « irradiés » paient de leur poche les soins nécessaires à leur fragile état de santé. De plus, ils ont été victimes de ségrégation par les autres Japonais qui avaient une peur irraisonnée de la contagion. Les malheureux survivants étaient obligés de cacher leur vécu sous peine d’être exclus de leur travail et de la société japonaise. C’est le fils de madame Hashizume, qui la força à réfléchir sur sa situation de victime et à écrire. Ce rôle de héraut est assumé dignement par cette femme si frêle.  En conclusion, je reprendrais celle de l’auteur « dans l’enfer de l’explosion atomique, moi, jeune fille de quatorze ans, j’ai vu le fondement de l’être humain… Partant de ce fondement, je veux regarder la vie en face, continuer à croire en l’homme. » Malgré son grand âge, les souffrances de la maladie, Madame Hashizume, économise sur ses maigres revenus pour pouvoir voyager et porter ainsi la parole des irradiés à travers l’Asie, l’Océanie et l’Europe.

 

 Il faut lire le livre d’Hashizume Bun pour comprendre comment le récit des souffrances physiques et surtout psychiques des irradiés d’Hiroshima et de Nagasaki rejoint ceux des survivants des camps de concentration nazis sur le point précis de l’indicibilité de la transmission d’une telle expérience vécue par le narrateur, mais inconcevable pour celui qui écoute.

 

 

 

 

 

Hiroshima, Nagasaki, Nankin et le silence des gouvernements japonais

 

La Seconde guerre mondiale n’a pas commencé en septembre 1939, lors de l’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie, ni lors de la Guerre civile d’Espagne en 1936. Le prélude du dernier conflit mondial débute bien plus tôt, le 18 septembre 1931, lorsque les militaires japonais profitant d’un incident (explosion sur une voie ferrée) envahirent  la Mandchourie qui faisait partie intégrante de la Chine.  La guerre entre le Japon et la Chine dura jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cependant, les atrocités commises par l’armée japonaise ont marqué et marquent encore aujourd’hui les relations sino-japonaises. L’un des faits marquant porte le nom bien significatif de « viol de Nankin ».  Nankin était la capitale provisoire du Gouvernement légal de la Chine (Gouvernement nationaliste de Tchang Kaï Chek). Les Japonais enlevèrent cette cité le 13 juillet 1937. Pour terroriser les Chinois qui avaient résisté opiniâtrement à Changaï, les officiers japonais livrèrent la ville de Nankin à leurs soldats qui purent piller, violer et assassiner impunément durant plusieurs semaines. Les victimes civiles, dont des enfants transpercés à coups de baïonnettes, ne purent être dénombrées, mais les chiffres varient entre 150.000 et 300.000 victimes. Si les gouvernements japonais ont présenté des excuses au peuple chinois, ils n’ont jamais reconnu de crimes contre l’humanité s’imposant ainsi le silence sur les victimes d’Hiroshima et de Nagasaki. 

 

 

Pourquoi Hiroshima et Nagasaki ?

 

Le 8 mai 1945, la seconde guerre mondiale s’essouffle, après la chute de l’Italie fasciste en septembre 1943, l’Allemagne nazie s’effondre, seul reste en lice, l’empire du Japon. La résistance fanatique des troupes japonaises dans les îles  du Pacifique, les dizaines de milliers de morts d’Okinawa, l’esprit de sacrifice des kamikazes font craindre des pertes humaines inacceptables lors d’une invasion classique des îles japonaises. En effets, le Japon mobilise 28 millions  de volontaires encadrés par l’armée pour défendre le cœur de l’empire. La solution proposée, pour éviter ces morts, est l’utilisation immédiate des armes nucléaires réalisées lors du projet  "Manhattan" . Les savants atomistes américains, anglais et européens réfugiés aux U.S.A. mirent au point, sous la direction de Robert Oppenheimer,  une arme issue de la fission de l’atome : « la bombe atomique ». Trois de ces armes furent fabriquées et disponibles dès juillet 1945. La première explosa à titre expérimental, le 16 juillet 1945 à Alamogordo  dans le désert du Nouveau-Mexique. Les deux autres servirent à Hiroshima le 6 août 1945 et à Nagasaki, le 9 du même mois. Le 4 septembre 1945, le Japon capitulait et acceptait l’occupation américaine. Nous pourrions ainsi croire que le choc atomique força les officiers exaltés de l’armée japonaise à la capitulation sans condition, hors le maintien de l’empereur. Une autre hypothèse est avancée par des historiens. Le Britannique David Elstein, les Français, Jean Lequiller et Henri Michel, proposent une autre lecture. Hiroshima et Nagasaki  marquent les prémices de l’affrontement entre les USA et L’URSS. En effet, Staline avait indiqué à Potsdam que les troupes soviétiques participeraient à la guerre contre le Japon trois mois après la chute de l’Allemagne nazie, c’est-à-dire, le 8 août 1945.  Pour éviter le concours de la Russie soviétique à l’occupation du Japon, il fallait que ce dernier capitule le plus rapidement possible, d’où la nécessaire utilisation de l’arme atomique. C’était aussi, un avertissement lancé à Staline indiquant que les pays anglo-saxons et, en particulier, les Etats-Unis n’accepteraient plus l’extension des territoires européens et asiatiques contrôlés par l’Armée rouge à l’occasion de cette fin du conflit mondial. En fait, d’après les historiens cités, les deux hypothèses loin de s’exclure mutuellement, se complètent.                                           

 

 

 

 

Extrait du poème dédié au jeune frère d’Hashizume Bun mort le 6 août  1945

 

 
Ode au petit frère en idéogrammes japonais
 

Ce matin-là,

Mon petit frère se trouvait dans la cour de l’école

Ce matin-là,

Il rentra chez lui en courant

Ses vêtements, une boule de feu

 

 

En un instant la ville ne fut plus que décombres

Les oiseaux tombèrent du ciel

Les arbres furent brûlés

Même la terre exhalait un souffle de feu

Toutes les créatures vivantes furent calcinées 

 

et  le soleil atomique transforma les hommes en ombres ...

 

En ce 6 août 1945, un second soleil se leva sur Hiroshima transformant les hommes, les animaux et les objets en ombres chinoises inscrites sur les quelques murs ayant résisté au souffle atomique. Hashizume Bun parlant d’Hiroshima croyait à l’instant fatidique que le Soleil était tombé sur sa ville. Trois semaines plus tôt à Alamogordo (Etats-Unis), lors de l’explosion expérimentale de la première bombe atomique, Otto Frisch remarquait que l’arme nucléaire « apparaissait comme une boule rouge presque parfaite, de la taille du soleil…comme si quelqu’un avait allumé le soleil. »

 

Ombre

 

Illustration de Florence Moatti