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Entre l’Histoire et la Foi

Laïcité, Islam, Intégration

           

Robert Charvin[1] et Daniel Moatti[2]

 

D.M - Les commémorations du centenaire de la loi de séparation entre les églises et l’Etat du 9 décembre 1905 aurait du avoir lieu dans le climat apaisé d’un large consensus sociétal. Cependant plusieurs éclats politiques puis tragiques marquent tristement cet anniversaire. En fait, les passions se sont rallumées comme au plus beau temps de la lutte entre laïcs et catholiques. Certes, les interlocuteurs ne sont plus les mêmes, mais les fractures traversent de nouveau et avec la même intensité, la même violence, la société française dans son ensemble.

 

R.C – Je ne crois à aucun consensus. Il exprime toujours un rapport de forces imposant au plus faible le silence. La question de la religion dans la Cité se pose depuis l’origine de l’homme et se pose aujourd’hui encore. Le prêtre et le pouvoir ont souvent partie liée (sauf, par exemple, avec la Théologie de la Libération en Amérique latine, condamnée par le Vatican). Le citoyen est fréquemment handicapé par sa foi pour devenir un authentique « centre d’initiatives » : on sait que la pratique catholique, notamment, conduit à des comportements politiques ultraconservateurs ! Le magique, le ritualisme et la raison ne font pas bon ménage. Ce sont les agressions législatives successives contre la loi de 1905 qui font que la question de l’islam en France pose des problèmes, davantage que les spécificités de la religion musulmane (guère éloignée en fait du judaïsme et du christianisme).

 

D.M - Deux faits méritent d’être distingués. Ils révèlent un passé si mal absorbé qu’il en obère fortement notre futur.

Le premier point concerne l’appel de janvier 2005 intitulé « Nous sommes les indigènes de la République » dénonçant la loi du 17 mars 2004 (interdisant dans les établissements scolaires les signes et tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une  appartenance religieuse) comme « une loi anti-foulard d’exception aux relents coloniaux ». En outre, ce texte s’oppose durement à la loi du 25 février 2005 dont l’article 4 propose que « les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issue de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droits. » Faut-il le dire ? Cet appel et la loi de février 2005 formatent le passé et interdisent toutes critiques, toutes véritables recherches historiques.

 

R.C – La loi du 17 mars 2004 a été vécu avant tout comme une mesure discriminatoire anti-musulmane. Il y a des raisons à cela : le projet de la Commission Stasi qui l’avait élaboré comportait une douzaine de mesures qui n’ont pas été retenues par le Gouvernement et qui intégraient la question du foulard et des signes ostensibles dans diverses dispositions plus générales et concernant les autres religions.  Par ailleurs, le contexte était provocateur : jamais la question « des signes ostensibles » ne s’était posée pour les croix chrétiennes portée fréquemment en évidence par des élèves ! Le port du voile peut résulter de pressions parentales (ce qui n’est guère original en matière de religion) mais il a le plus souvent bien d’autres significations.  Quant à la loi sur l’histoire coloniale, elle a un parfum de totalitarisme rentré et d’électoralisme extrémiste : heureusement nul enseignant n’en tiendra compte ! Du moins est-ce probable.

 

D.M - Le passé d’une nation se construit sur des mythes, ces concepts étant ensuite revus, contestés, discutés. Cependant, la population immigrée provient depuis 1950 de l’ancien empire colonial français, ce qui explique l’élaboration et l’affrontement de deux mythologies.  Deux exemples me viennent à l’esprit :

1 - Doit-on nier que l’épopée coloniale française en Afrique noire durant la seconde moitié du XIXe siècle n’a été possible qu’avec l’appui d’une partie de la population africaine lassée de guerres intestines pourvoyeuses d’esclaves ? Ces populations ont fourni les hommes, porteurs, combattants, nécessaires à la France (qui a aboli l’esclavage depuis 1848) pour abattre les derniers royaumes esclavagistes africains.

2- Doit-on oublier qu’en Algérie le statut de l’indigénat musulman empêchait l’accès à la pleine citoyenneté française de la majorité de la population musulmane ?

 

R.C – L’histoire coloniale est avant tout l’histoire de l’hégémonie d’un Empire, comme il y a eu de multiples exemples dans l’histoire sous des formes variées. Chaque empire a apporté son lot de progrès, mais il reste que la domination et l’exploitation demeurent l’essentiel. Souvenons-nous, pour l’Algérie  « française », la loi de 1905 ne s’est pas appliquée : les imams étaient salariés de l’Etat…pour mieux les assujettir ! Depuis 1930, la République aurait pu mieux comprendre l’islam comme elle a su le faire pour le judaïsme et le christianisme…Mais l’islam était la religion des colonisés et des pauvres ! Donc, sans intérêt !

 

D.M - Le  second  point aborde l’existence d’un islam idéalisé capable d’attirer nombre de jeunes dans un  pays laïque comme le nôtre. Une société demeure unie par le partage de valeurs communes. Tant que la France a réellement mis en œuvre une politique respectant la devise républicaine « Liberté, Egalité, fraternité » et les articles 1 et 2 des Constitutions de 1946 et de 1958, « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale » l’intégration d’une nombreuse population immigrée n’a véritablement pas posé de problèmes majeurs. Or le maintien en banlieue déshéritée de plusieurs générations immigrées issues des régions musulmanes de l’ancien empire colonial français explique la récente explosion violente et identitaire de ses jeunes. D’autant que notre société renie ses propres valeurs de solidarité et de fraternité au bénéfice d’un individualisme et du profit financier forcenés, alors que l’islam prône la charité et la solidarité (Coran, sourate II- versets 264 et 271). Dès lors, ces jeunes des banlieues, pour une forte minorité,  respectent peu de choses et de gens en dehors de la religion musulmane idéalisée.

 

R.C – Aussi longtemps que le chômage était réduit et que l’insertion par le travail et des revenus viables étaient possibles, peu de problèmes existaient dans les banlieues. D’autant que la force du P.C.F., des syndicats et aussi de l’Eglise dans ses limites propres offraient des espérances, des lieux d’intégration et de promotion de la dignité de chacun. Le système a fait le vide partout où il n’y avait nul profit à réaliser. L’accumulation des difficultés sociales, sources de multiples discriminations, liées notamment à la qualification souvent inadaptée des intervenants, policiers et travailleurs sociaux, conjugués à la peur des élus de perdre leur mandat par une politique trop ouverte explique bien davantage que l’islam la révolte des banlieues. L’islam, comme cela a déjà été le cas en Afrique, est souvent le refuge de la dignité pour ceux qui n’ont rien ! En Algérie, ce sont les déficiences de l’Etat F.L.N. qui explicitent l’islamisme. Ici, ce sont nos propres carences à tous !

 

D.M - L’élite politique, administrative, financière de notre pays doit prendre conscience de la dimension certes financière, mais aussi éthique du problème. C’est au prix de cette dure reconnaissance qui nous pourrons nous engager dans la voie de la réconciliation. Reprenons ce proverbe arabe « blessure par le fer guérit, blessure par la lange ne guérit pas ».

 

R.C – Il faut, pour notre part, outre les luttes sociales par solidarité, mener un travail en vue d’une meilleure connaissance de l’islam dont les lectures ont toujours été diverses (comme celles du christianisme).  Le réflexion personnelle et la critique de la Loi sont possibles dans l’islam (« Ijtihâd ») ; le Djihad est davantage le combat contre le mal à l’intérieur de soi qu’à l’encontre des infidèles ; etc.

Les islamologues Maxime Rodinson et Jacques Berque du Collège de France, ont perçu dans l’islam, tout autant une voie de progrès qu’un chemin de violence et de régression.

A nous de travailler dans le respect des différences, comme à la Libération, nous avions su le faire avec les prêtres ouvriers.

 


 

[1] Doyen honoraire de la Faculté de Droit de Nice

 

[2] Chercheur associé au Laboratoire d’Anthropologie, Mémoire, Identité et Cognition sociale