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De la fin de l’histoire à la complexité de l’homme et de ses sociétés

Texte introductif

 

 

 

Daniel Moatti[1]

 

 

Résumé

Plusieurs penseurs avaient prédit la fin de l’histoire, Marx au XIXe siècle, plus récemment Francis Fukuyama à l’occasion de la chute de l’empire soviétique. Pourtant l’histoire reste bien nécessaire à la compréhension de l’émergence  d’une société globale portée par les technologies de l’information et de la communication ainsi que par la rapidité des réseaux de transport. Pourtant l’histoire et sa rivale, la philosophie, n’arrivent plus à analyser les tensions issues de la naissance de cette nouvelle société de l’information et ne peuvent plus répondre isolément aux défis posés par la globalisation. Clio et Athéna doivent admettre la nécessaire collaboration avec les autres sciences humaines pour explorer aujourd’hui les méandres d’une humanité en pleine évolution.

 

 

 

Mots-clés : Histoire, philosophie, sciences humaines, démocratie, économie, écriture, ethnologie, archéologie, anthropologie, sciences de l’information et de la communication


 

 

From the end of history to the complexity of man and its societies

Introductory text

 

 

Daniel Moatti

 

 

 

Abstract

Several thinkers had predicted the end of history, Marx in the nineteenth century, most recently Francis Fukuyama on the occasion of the fall of the Soviet empire. Yet history is very much necessary to understand the emergence of a global society driven by information technology and communication as well as rapid transport networks. Yet history and its rival, the philosophy, no longer able to analyze the tensions resulting from the birth of this new information society and cannot respond individually to the challenges posed by globalization. Clio and Athena must recognize the need for collaboration with other human sciences today to explore the intricacies of humanity evolving.

 

Keywords: History, philosophy, humanities, democracy, economics, writing, ethnology, archeology, anthropology, information science and communication


 

 

 

·       La fin de l’histoire ?

A la fin du XIXe siècle, les scientifiques qui ont formé le célèbre physicien français, Charles Fabry, spécialiste de l’optique et inventeur de la spectrométrie, pouvaient déclarer que «  la physique est une science presque finie ; il y a encore quelques petits faits à découvrir, peut-être quelques raccords entre les différentes parties[2] ».

 

Charles Fabry notait, non sans humour, que les physiciens de l’époque pensaient qu’avec la thermodynamique l’ère des découvertes scientifiques majeures était close. Ces réflexions ont été faites à la vieille d’une expansion extraordinaire des sciences physique sous l’impulsion de Pierre et Marie Curie qui ont mis en évidence les propriétés du radium en 1898 et qui ont ainsi ouvert l’ère atomique avec ses inventions extraordinaires, salvatrices, mais aussi destructrices.

 

Par une ironie du hasard, un siècle plus tard, un grand historien américain, Francis Fukuyama, pensait qu’avec la chute du communisme d’Etat, en particulier celle de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques en 1991, l’histoire avait arrêté sa marche. Pour ce penseur, la démocratie libérale alliant les « Droits de l’homme » et l’économie de marché s’imposait définitivement comme la modèle mondial. Les dictatures idéologiques fascistes et communistes ayant sombré lors de spectaculaires échecs[3].  Durant la dernière décennie du XXe siècle, le modèle politique et économique de Ronald Reagan et Margaret Thatcher  triomphait.

 

Or l’histoire dément depuis vingt ans les prévisions relatives à sa fin. L’émergence d’un islam radical contestant avec vigueur, avec violence les « droits de l’homme » dans une grande partie du monde, en Afrique, en Asie et jusqu’en Europe, frappant les Etats-Unis en leur cœur économique à New York, l’éclatement violent et douloureux de l’ex-fédération yougoslave, la puissance économique de la Chine communiste qui rivalise aujourd’hui avec l’Amérique d’Obama, la montée des nationalismes, les forces économiques qui mettent l’équilibre du climat terrestre, prouvent que l’histoire continue.  

 

Comme l’affirmait si justement Raymond Aron « Rien n’est décidé à l’avance, rien n’est acquis[4]. »  Certes, mais à quoi sert l’histoire ? Que raconte-t-elle ? Qu’analyse-t-elle ? La réponse devrait être simple, l’histoire commence avec l’écriture, auparavant, c’est la préhistoire. C'est-à-dire les sociétés hors de l’histoire. Toutefois, ces sociétés sans écriture ont laissé des témoignages, des outils de toutes sortes, les admirables peintures pariétales de Lascaux et d’Alta Mira, les inscriptions rupestres du Sahara ou du mont Bégo dans les Alpes du Sud françaises, des monuments comme les énigmatiques et colossales statues de  l’île de Pâques, les moaïs. Comme le soutient Henry De Lumley, ces sociétés orales racontent à travers des récits de toutes sortes transmis de génération en génération leur histoire[5].

 

·       Clio et Athéna : la rivalité et l’alliance

Comme le souligne Marc Bloch, l’histoire s’est emparée de tous les champs disciplinaires possibles.  La physique moderne doit beaucoup aux « cabinets de curiosités » des XVIe et XVIIe siècles, c'est-à-dire au passé et à son histoire scientifique Chaque discipline possède son domaine historique, l’histoire des mathématiques, de la médecine, des arts ou de la philosophie. L’histoire a pu apparaître comme une science purement observatrice et pragmatique selon le philosophe Joseph Hours[6]. Toutefois, l’histoire, depuis la fin d’une histoire exclusivement tournée vers l’évènementiel et le poids des batailles se nourrit d’autres approches. Elles peuvent être purement humaines, littéraires, faisant place à l’imagination. Marc Bloch cite Alexandre Dumas pour illustrer son propos. Mais ces approches peuvent être scientifiques comme l’ethnologie, l’archéologie, l’anthropologie ou demander l’appui de sciences expérimentales ou exactes[7].  Guy Bourdé et Hervé Martin observent que l’histoire occupe une position stratégique au carrefour des sciences humaines[8], les philosophes peuvent en dire autant. Ces derniers n’hésitent pas à créer une branche particulière de la philosophie : la philosophie de l’histoire. Nous avons déjà rencontré ci-dessus Joseph Hours, Hélène Védrine[9] et Raymond Aron participèrent à cette entreprise.  La rivalité de Clio et d’Athéna, dont la chouette symbolise le savoir, a été troublée, puis suspendue par l’arrivée de nouvelles sciences humaines comme la sociologie au sein de laquelle Durkheim souhaitait regrouper l’ethnographie, l’économie, la géographie, l’histoire en une science sociale enfin unifiée sous le concept de « sociologie totale[10] ». 

 

·       Interdisciplinarité et complexité

 

Aujourd’hui, la rivalité fait place à la coopération, à l’échange à la complicité. Ce numéro coordonné d’Epistémè entre bien dans ce cadre nécessairement pluridisciplinaire, en ces temps où l’interdisciplinarité s’impose de plus en plus pour rendre compte de la complexité de notre société globalisée comme l’a si bien compris Edgar Morin. "Je n'aime pas les étiquettes et je leur conviens mal. Certains m'appellent sociologue parce que je relève de la commission de sociologie au CNRS. Je ne me reconnais pas tellement dans cette étiquette parce que mes travaux n'entrent pas dans la plupart des catégories de la sociologie officielle.

Pour moi, ce qui est social ne peut être dissocié de ce qui est historique, ni de ce qui est individuel."[11]

Cette réflexion rejoint celle de Jean Stoetzel qui lie la personnalité à une société et une culture données dans lesquelles l’individu évolue et réagit avec les autres membres d’une communauté[12]. Jean Stoetzel soutient qu’il existe des filiations évidentes entre les diverses sciences sociales qui rétroagissent entre elles.

 

En effet, nos sciences/disciplines isolées restent impuissantes à décrypter un monde en constante évolution et des sociétés qui s’interrogent face à des devenirs incertains. L’anthropologue, Jean Cazeneuve soulignait combien les frontières d’une discipline à l’autre restent floues et s’interpénètrent largement[13]. Etienne Bloch, relatant la vie de son père, le grand historien et résistant Marc Bloch, expliquait qu’en tant que fils, il était « un mauvais témoin » tout en conjuguant la psychologie, la sociologie et l’histoire pour renouer les fils d’un destin tragique.  C’est pourquoi, les auteurs de ce numéro ont conjugué leurs divers savoirs et connaissances, sachant pertinemment que cela reste une entreprise difficile à laquelle nous avons tenté d’apporter des réponses communes. Nous sommes les témoins d’évolutions et de convergences fulgurantes bousculant les traditions bien établies de sociétés qui ont perduré dans le temps. Souvent, l’économie, se servant des médias comme vecteurs de diffusion, réduit l’homme à une seule dimension comme le soutenait Herbert Marcuse dans son ouvrage le plus connu, « L’homme unidimensionnel[14] ». Il en découle une nécessité absolue, que les sciences sociales s’emparent collectivement des sujets « tabous » dont le monde économique refuse qu’ils soient abordés et analysés. 

 

Le poids des machines communicantes se fait de plus en plus sentir. Cette évolution rapide qui brise certaines structures sociales, qui en confortent d’autres, qui en crée de nouvelles,  interpelle forcément les penseurs. Deux de ces derniers, Jacques Ellul et Ivan Illich,   ont inventé un néologisme «la technologie [15] ». 

 

L’homme comme le souligne Pierre-Maxime Schuhl[16] est inséparable des outils de plus en plus complexes qu’il a créé et qu’il utilise quotidiennement. Roland Barthes[17]  puis Jean Baudrillard[18] ont  analysé ces rapports singuliers de l’homme et des objets de plus en plus complexes et signifiants. Leurs analyses font largement appel à l’histoire et aux autres sciences sociales. Plus proches de nous chronologiquement, Claude De Vos et Derrick de Kerckhove construisent une vaste fresque historique de l’homme communicant à travers les vecteurs de l’écriture, du papyrus à la tablette numérique. Ils démontrent comment ces outils ont aux cours des siècles structuré l’esprit des hommes et l’âme des sociétés[19].

 

Ce numéro coordonné s’articule autour de quatre  axes :

-        L’anthropologie, approche  historique ;

-        L’histoire et  les vecteurs de communication ;

-        Technologie de l’information et de la communication, Didactique et histoire de l’enseignement ;

-        Histoire économique et préservation de l’accès au savoir dans le cyberespace.

Que Françoise Albertini, François Audigier Jean-Paul Lafrance, Adrian Mihalache, Jérôme Palazzolo ainsi que  Paul Rasse soient remerciés pour avoir tenté et osé une expérience peu évidente de conjugaison de disciplines parfois proches, mais souvent ignorantes les unes des autres. Nos espérons que ces éclairages de la diversité des sciences sociales et humaines montrent en réalité leur profonde unicité, en ce sens, que leurs objets d’analyse restent les mêmes, « l’homme et les sociétés dans lesquelles il vit et interagit » et l’objectif unique, la compréhension des mécanismes qui régissent les sociétés humaines.


 

BIBLIOGRAPHIE

 

 

Raymond ARON,  Mémoires : 50 ans de réflexion politique, éditions Julliard, 1983

 

Roland BARTHES, Mythologies, éditions du Seuil, collection Points/Essais, Paris, 1957

 

Jean BAUDRILLARD, Le système des objets, la consommation des signes, éditions Denoël/Gonthier, Collection Bibliothèque médiations, Paris, 1968

 

Marc BLOCH, Apologie pour l’histoire ou le métier d’historien, éditions Armand Colin, Cahiers des Annales, Paris, 1964

 

Guy BOURDE, Hervé MARTIN, Les écoles historiques, éditions du Seuil, Paris, 1983

 

Emile DURKHEIM, « Cours de Science sociale ; une leçon d’ouverture », 1888, Revue internationale de l’enseignement, XV, in La science sociale et l’action, PUF, Paris, 1970

 

Francis FUKUYAMA, La fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992

 

Joseph HOURS, Valeur de l’Histoire, éditions Presse Universitaires de France, collection Initiation philosophique

 

Ivan ILLICH, Le travail fantôme, éditions du Seuil, Paris, 1981

 

Henry de LUMLEY, « préface » in Des signes pictographiques à l’alphabet,  sous la direction de Rina Viers, éditions Karthala, 2000

 

Herbert MARCUSE, L'Homme unidimensionnel : essai sur l'idéologie de la société industrielle avancée, éditions de Minuit, Paris,  1968

 

Edgar MORIN, Interview par Antoine Bouillon, MGEN, n° 138, Août-Septembre 1991

 

Pierre ROUSSEAU, « Naissance de l’ère atomique » in  Histoire du XXe siècle, éditions Tallendier, 1969

 

Pierre-Maxime SCHUHL, Machinisme et philosophie, éditions des Presses Universitaires de France, collection Nouvelle encyclopédie philosophique, 1969

 

Jean STOETZEL, La psychologie sociale, éditions Flammarion, collection Champs, 1978

 

Hélène VEDRINE, Les philosophies de l’Histoire, Déclin ou crise ? , éditions Payot, collection Petite bibliothèque Payot, Paris, 1975

 

Claude De VOS, Derrick de KERCKHOVE, Ecrit-Ecran, éditions de l’Harmattan, collection Communication et civilisation, Paris, 3 tomes, 2013

 


 

[1] Chercheur, docteur habilité à diriger les recherches au laboratoire I3M

Directeur scientifique du projet : "L'addiction aux écrans des jeunes scolarisés : mythe ou réalité ? "

Médiateur du département "Sciences de la Communication"

Université de Nice Sophia Antipolis

 

[2] Pierre ROUSSEAU, « Naissance de l’ère atomique » in  Histoire du XXe siècle, éditions Tallendier, 1969

[3] Francis FUKUYAMA, La fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992, 456 p.

[4] Raymond ARON,  Mémoires : 50 ans de réflexion politique, éditions Julliard, 1983, 774 p.

[5] Henry de LUMLEY, « préface » in Des signes pictographiques à l’alphabet,  sous la direction de Rina Viers, éditions Karthala, 2000, 376 p.

[6] Joseph HOURS, Valeur de l’Histoire, éditions Presse Universitaires de France, collection Initiation philosophique, 1963, 90 p.

[7] Marc BLOCH, Apologie pour l’histoire ou le métier d’historien, éditions Armand Colin, Cahiers des Annales, Paris, 1964, 110 p.

[8] Guy BOURDE, Hervé MARTIN, Les écoles historiques, éditions du Seuil, Paris, 1983, 413 p.

[9] Hélène VEDRINE, Les philosophies de l’Histoire, Déclin ou crise ? , éditions Payot, collection Petite bibliothèque Payot, Paris, 1975, 200 p.

[10] Emile DURKHEIM, « Cours de Science sociale ; une leçon d’ouverture », 1888, Revue internationale de l’enseignement, XV, in La science sociale et l’action, PUF, Paris, 1970, p. 23-48

[11]  Edgar MORIN, Interview par Antoine Bouillon, MGEN, n° 138, Août-Septembre 1991

[12] Jean STOETZEL, La psychologie sociale, éditions Flammarion, collection Champs, 1978, 349 p.

[13] Jean CAZENEUVE, L’ethnologie, éditions Larousse, collection Encyclopédie, Paris, 1967, 383 p.

[14] Herbert MARCUSE, L'Homme unidimensionnel : essai sur l'idéologie de la société industrielle avancée, éditions de Minuit, Paris,  1968, 284 p.

[15] Ivan ILLICH, Le travail fantôme, éditions du Seuil, Paris, 1981, 161 p.

[16] Pierre-Maxime SCHUHL, Machinisme et philosophie, éditions des Presses Universitaires de France, collection Nouvelle encyclopédie philosophique, 1969, 151 p.

[17] Roland BARTHES, Mythologies, éditions du Seuil, collection Points/Essais, Paris, 1957, 233 p.

[18] Jean BAUDRILLARD, Le système des objets, la consommation des signes, éditions Denoël/Gonthier, Collection Bibliothèque médiations, Paris, 1968, 245 p.

[19] Claude De VOS, Derrick de KERCKHOVE, Ecrit-Ecran, éditions de l’Harmattan, collection Communication et civilisation, Paris, 3 tomes, 2013, 485 p.