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La Parole, outil de la prise de conscience juvénile

 

 

 

Daniel MOATTI

Chercheur associé au Laboratoire d’Anthropologie Mémoire, Identité et Cognition sociale

 

La violence est une contrainte illégitime, physique ou morale, exercée envers autrui. Soulignons l’importance et l’égalité des deux termes «physique» et «morale». Pour Louise-Marie MORFAUX, « la violence est une atteinte à la personne humaine. Cette violence peut s’exercer par la personne  contre elle-même, à l’encontre d’autrui ou provenir d’une autre personne ou d’un groupe ». Les jeunes sont particulièrement exposés à ces phénomènes, d’autant plus qu’ils ont souvent du mal à s’exprimer. Ce mal-être ressort de  nombreuses enquêtes.

L’étude du Comité français d’éducation pour la santé réalisée auprès de 2.708 jeunes de 15 à 19 ans révèle que 11% d’entre eux ont  songé au suicide durant l ‘année précédant l’enquête et que 4% des adolescents et jeunes adultes interrogés sont passés à l’acte, c’est à dire qu’ils ont effectué une tentative de suicide[1].  Le fait que plus de la moitié de ces jeunes ayant pensé au suicide ne se soit pas confiée à d’autres jeunes ou à des adultes, souligne le malaise ambiant. Ce trouble tant collectif qu’individuel ressort des résultats d’une autre enquête menée par l’Observatoire français des drogues et toxicomanies, plus de 40% des lycéens ont goûté au cannabis, 3% ont consommé du L.S.D., 27% reconnaissent être sujets à des ivresses répétitives et 50% sont des fumeurs plus ou moins réguliers[2]. Une enquête menée, pour le compte de l’Institut des hautes études de la sécurité intérieure par Eric DARBIEU, chercheur à l’Université de Bordeaux-II, signalait, en 1996, que 9% des élèves ont été victimes du racket, sur l’ensemble du territoire français. Ce pourcentage peut atteindre 50%, dans certains établissements réputés, « sensibles ». En mai 1999, la Fédération indépendante et démocratique lycéenne (F.I.D.L.) a organisé une campagne « l’école contre la violence ». Notons que la petite délinquance est en augmentation constante depuis 30 ans et 75% des infractions commises par les moins de 18 ans sont des vols et des dégradations, restent 25% de délits et de crimes. Cette progression continue, malheureusement, car si les indicateurs de la violence sont à la baisse pour l’ensemble de la société en 2004,  ils restent orientés à la hausse en ce qui concerne la violence scolaire. La perte des repères sociaux par des enfants agresseurs ou  victimes qui se croient délaissés[3] reste au cœur de notre sujet. D’autant que une forte minorité d’adolescents et de pré-adolescents rejettent violemment les institutions en général et la Justice en particulier[4].

 

Ces signes inquiétants justifient la mise en place de structures d’écoute de proximité au niveau des communes et des établissements scolaires. Comment susciter la parole des jeunes et permettre d’appréhender leurs véritables problèmes ? C’est pourquoi,  la circulaire du 11 octobre 1998 relative à « la lutte contre la violence scolaire » liste les conduites à tenir et donne les références du code pénal correspondant à diverses situations (vol, dégradation, violence verbale ou physique). Mais si l’objectif premier de ce texte réglementaire est la garantie du respect de la loi, et de la sécurité des biens et des personnes dans les institutions scolaires, il indique que le second but est d’éviter que les élèves en difficulté quittent le système scolaire sans diplômes. S’inspirant de l’exemple suédois qui associe l’équipe éducative, la famille et la police dans un système fiable et rapide de prévention de la violence et de la délinquance juvénile, les Ministres, Claude BARTOLONE puis Jean-Louis BORLOO, proposent des contrats de ville qui prévoient un projet éducatif local liant les municipalités et l’Education nationale. L’écoute des jeunes tient un grand rôle dans ces projets, mais la réalité suit-elle ?

L’antenne de Justice de la Communauté d’agglomération de Sophia Antipolis et la direction Jeunesse Loisir de la ville d’Antibes Juan-les-Pins ont mis au point une exposition itinérante intitulée « Nos problèmes, on en parle ». Les panneaux ont été réalisés par des élèves à la suite de journées consacrées aux problèmes des jeunes, violence, maltraitance, alcool, drogues, conflits familiaux, pédophilie. Les panneaux reprennent chacun des problèmes. Cette exposition itinérante passe par chacun des collèges de la Communauté d’agglomération. Pour commenter ces sujets douloureux, des intervenants explicitent les illustrations, les responsables de l’antenne de justice de la Casa, les coordinateurs de justice, des avocats pour mineurs, des notaires, le délégué du Procureur, une association de tutelle et une autre de médiation familiale, la brigade des mineurs et les associations de parents d’élèves. Les enseignants accompagnent leur classe lors de la visite de l’exposition. Un recueil d’informations et d’adresses utiles est systématiquement déposé dans les Centres de Documentation pour être mis à la disposition des élèves. Ce document édité par le Ministère de la Justice et la Ville d’Antibes Juan-Les-Pins répertorie tous les problèmes soulevés, donne des réponses juridiques et propose un répertoire d’adresse et de numéros téléphoniques

 

Généralement les élèves apprécient les renseignements fournis, l’esprit de l’exposition. Il faut espérer que l’impact de cette exposition permettra une meilleure perception des acteurs du monde judiciaire par les jeunes. L’incitation à la prise de parole reste le but ultime de cet événement, pour que l’adolescent se prenne en charge lui-même. Parfois le but est dépassé. Ainsi un jeune élève, dans le cadre d’un collège, arrive bouleversé, demandant à un de ses enseignants, l’intervention de toute urgence de la Conseillère d’orientation-psychologue parce que ses parents s’étaient disputés et qu’il avait peur d’un divorce. En effet, les jeunes adolescents peuvent difficilement apprécier réellement la normalité ou la gravité d’une situation. Cette exposition participe à leur nécessaire information, mais il faudrait éviter  l’auto-victimisation  potentielle des élèves. Cela devient  une tendance forte de notre société. La dramatisation, la judiciarisation et  la victimisation forment un risque qui ne permettrait plus de relations humaines spontanées. Dans l’ensemble l’exposition répond bien à son objectif qui demeure l’information des jeunes. Cependant à la lumière de l’expérience, il faudrait introduire un effet de dédramatisation pour éviter de graves erreurs d’interprétation car la sécurité et la stabilité constituent le socle indispensable à une éducation cohérente.

 

 

Exposition "Nos problèmes, on en parle"

 Exposition « Nos problèmes, on en parle » au collège Pierre Bertone à Antibes  
(photo  Daniel Moatti)
 

 

[1] Le Comité français d’éducation pour la santé et l’Institut BVA, enquête du 6 novembre au 23 décembre 1997

[2] Observatoire français des drogues et toxicomanies, enquête publiée en mai 1999, sur le site www.ofdt.fr/

[3] Iresco, La précarisation sociale, travail et santé, ouvrage collectif, 1998

[4] Mutuelle générale de l’éducation nationale, dossier : les jeunes et la justice, Valeurs mutualistes n°190 de mai 1998, p. 45 à 47