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RETOUR SUR LA VIOLENCE TELEVISEE ET LE RAPPORT KRIEGEL


Daniel MOATTI

Professeur certifié, Docteur en sciences de la communication



Les résultats d’un sondage, intitulé La télévision à la maison : regards croisés des parents et des enfants, publié le 26 mars par La Croix, semblent indiquer que les parents, la télévision et les enfants font bon ménage. En effet 46% des parents laisseraient les enfants choisir seuls leurs programmes et les 2/3 des parents interrogés estiment que la télévision aurait une bonne influence sur les jeunes. Ce sondage conforte la position des journalistes et des intellectuels qui s’opposaient violemment aux propositions du rapport publié sous la responsabilité de Blandine Kriegel. Ce texte n’aurait jamais du être évacué du débat public avec cette célérité réservée aux ouvrages hors-sujet. Evidemment, la guerre en Irak, puis les conflits sociaux ont contribué à escamoter le débat public relatif à l’impact des écrans sur notre jeunesse. Pourtant les controverses autour du sujet réclamaient plus d’attention.


Quelles étaient les propositions du rapport Kriegel La violence à la télévision ? Il suggérait un rôle et des pouvoirs accrus du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel en matière de contrôles et de sanctions vis-à-vis des chaînes télévisées, en particulier lorsque l’image télévisée violente et sa répétition constante peuvent avoir un impact certain sur les jeunes. A l’instar de l’exemple suèdois, la Commission Kriegel souhaitait que la violence soit bannie des chaînes télévisées de 7h30 à 22h30, heures d’écoute privilégiées par les jeunes. Cette mesure a été présentée par ses adversaires comme la systématisation d’une terrible censure télévisuelle à venir. Deux semaines plus tard, Claire Brisset, la Défenseure des enfants, présentait un autre rapport officiel sur le même thème, Les enfants face aux images et aux messages violents diffusés par les différents supports de communication. Si les constats de ce nouveau rapport, à savoir l’incontournable impact de la violence télévisuelle et vidéo sur les jeunes rejoignaient ceux du précédent, les propositions du nouveau rapport étaient bien moins contraignantes. La principale suggestion du texte de Claire Brisset remettait au goût du jour l’éducation à l’image pour que les jeunes ne puissent être manipulés par les images reçues. La seconde proposition consistait à proposer la présence d’un adulte pour leur expliciter les images violentes. La publication de ce nouveau texte officiel renforça le camp des contradicteurs de Blandine Kriegel.


Cette discussion méritait mieux. Il aurait fallu quantifier. C’est le travail accompli au collège Bertone à Antibes. Le professeur de documentation a mené deux enquêtes, en 1998 et 2003, auprès de 171 élèves des classes de 6ème et de la Section d’enseignement général et professionnel adapté. Il apparaît, dans ce collège comportant une forte proportion d’élèves issus de l’immigration, mais sans tension ethnique, que deux élèves sur trois possèdent un téléviseur dans leur chambre, puis que près de la moitié d’entre eux place leur ordinateur dans cette même pièce . Ces investigations prouvent que le contrôle parental sur l’image télévisée ou vidéo reste incomplet, voire inexistant. En effet la présence d’un téléviseur dans la chambre des enfants implique que ces derniers visualisent des films, des scènes ou des émissions en dehors des parents.


Une seule autre campagne contre la violence de l’image télévisée a été menée en 1990 par la députée socialiste Ségolène Royale. Ce fût un échec, la parlementaire se heurtant au Gouvernement socialiste. Depuis, peu de choses ont changé, ainsi la violence télévisée et virtuelle imprègne la jeunesse. Elle inspire une violence par mimétisme. Le mimétisme correspond à un processus d’apprentissage qui s’intègre à l’expérience acquise. De récents travaux universitaires prouvent que certains élèves restent plus de trente heures hebdomadaires devant le petit écran ou utilisent des logiciels de jeux très violents. Les émissions ayant leurs préférences sont les séries policières américaines, les films d’horreur, les dessins animés japonais et les jeux vidéo meurtriers. Nous assistons à la banalisation médiatique de la violence qui pose le problème de son influence sur la personnalité en formation de jeunes en cours de socialisation. Quant aux jeunes des cités, cette prégnance de la violence télévisuelle et numérique balaie les références de la société d'accueil au profit de la brutalité. En 1990, Ségolène Royal notait qu'une semaine télévisée présentait 670 meurtres, 15 viols, 848 bagarres, 419 fusillades et explosions, 27 scènes de tortures, 18 drogués, 11 scènes de guerre, 32 prises d'otages, 9 défenestrations. De nos jours, les grandes chaînes télévisées déversent aux heures de grande écoute, des torrents d’hémoglobine, de meurtres souvent gratuits, parfois sadiques (entre 45 et 65 films hebdomadaires diffusent des scènes dures.) N’évoquons pas les séries et les jeux où l’argent est facile et le travail ainsi dénié. Peut-on sincèrement croire que cette banalisation n’influe pas sur le passage à l’acte ou sur la résignation face à une violence qui semble être admise comme naturelle par le plus puissant des médias ? A ce sujet, nous rappelons les drames de Littleton aux U.S.A. où deux adolescents ont tué 13 élèves et en ont blessé 23 autres en avril 1999 et celui de Conyers où un adolescent a blessé six de ses camarades, en mai 1999. D’autres agressions semblables ont eu lieu au Canada, en Allemagne. Les policiers relevèrent à chaque fois que les adolescents assassins en série étaient de grands consommateurs d’images télévisées et numériques violentes. Dans un autre ordre d’idée, toute retransmission télévisée de scène de violence dans une banlieue sensible entraîne une contagion à d’autres quartiers difficiles. Oui, la violence au sens philosophique, juridique et moral s’insinue et colonise les écrans télévisés et numériques ainsi que les jeunes âmes. Les dommages sont d’autant plus grands que les parents ne peuvent plus exercer de contrôle. En effet, les deux parents travaillent ou sont séparés. Dans les deux cas la censure parentale est entravée.


Existe-t-il un lien entre l’augmentation continue de la violence juvénile sur une longue période de 40 ans, de 1960 à 2000, et l’image télévisée ? Oui, si l’on considère que dans le même temps, l’Office de la Radio Télédiffusion de France, organisme public, émettant en matière télévisée, quelques heures quotidiennes dans les années 60 a laissé la place à six chaînes gratuites couvrant chacune la quasi-totalité des 24 heures journalières. Dès lors, la quantité, plus de 100 heures quotidiennes d’émission, a primé sur la qualité des 10 heures quotidiennes de l’O.R.T.F d’antan. On ne peut opposer à ce bilan pessimiste l’excellence des émissions de la 5 et d’ARTE qui ne sensibilise que de 5% des téléspectateurs.


En réalité, l’image violente reste privilégiée au détriment de l’image formatrice car elle se vend bien. Nous comprenons mieux le refus réitéré du monde médiatique s’opposant à la moindre contrainte au nom de la liberté de création, alors que les parents, les enseignants, les acteurs sociaux se trouvent confronter à des situations où une partie de la jeunesse ne voit plus que la violence comme solution universelle au moindre problème. Comme le souligne l’historien américain Eric Hobsbawm, les médias participent au délitement des liens sociaux et familiaux qui favorisent la délinquance et le repliement communautaire. Ce constat ouvre un débat de société qui ne peut plus être escamoté sous divers et dérisoires prétextes. Quelles valeurs notre société propose-t-elle à ses jeunes par l’intermédiaire de l’image télévisuelle et numérique ? Ces valeurs doivent-elles respecter l’éthique humaniste ou bien n’obéir qu’à la loi des marchés ?


[1] Les résultats complets de ces enquêtes seront publiés[1] dans la revue InterCDI d’octobre 2003

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