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La laïcité et l’islam,
la République française face à sa composante musulmane

 

Daniel Moatti

                                                           Chercheur associé au Laboratoire d’anthropologie

                                                           Mémoire, Identité, Cognition sociale

 

J’avais, en conclusion de l’article précédent, pointé une contradiction juridique entre  d’une part, la loi du 17 mars 2004 encadrant le principe de laïcité dont l’article 1 précise que «dans les écoles, collèges et lycées, le port des signes ou tenues par lesquels des élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit.» et, d’autre part, l’article 18 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme adoptée par l’assemblée générale de l’O.N.U. en 1948. Cet article repris mot pour mot par le premier alinéa de l’article 9 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales énonce que  «toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites.» Le second alinéa de la Convention européenne stipule que «la liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l’objet d’autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui ».

 

Une réponse juridique internationale vient d’être apportée par la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Cet organe n’appartient pas aux instances de l’Union européenne, mais veille à l’application de la convention européenne des droits de l’homme par les Etats membres du Conseil de l’Europe (les 25 pays de l’Union Européenne + la Russie, l’Ukraine, la Biélorussie et  la Turquie). Or, en  Turquie, pays qui possède une constitution laïque, l’Université d’Istanbul interdit par circulaire le port du voile par les femmes et celui de la barbe par les étudiants.  Une étudiante en médecine a contesté la validité juridique de ce texte devant la Cour européenne des droits de l’homme affirmant que cette disposition était contraire à l’article 9 cité ci-dessus garantissant la liberté religieuse. Par deux fois, en juin 2004, puis en novembre 2005, le Cour européenne des droits de l’homme a réaffirmé  que l’interdiction du voile correspondait à une restriction « conforme à la loi, légitime et  nécessaire » visant « à protéger  l’individu contre des pressions extérieures émanant de mouvements extrémistes ». Ces arrêts concernent non seulement la Turquie, mais aussi la France où les partisans de la loi du 17 mars 2004 relative à l’interdiction de signes religieux à l’école sortent renforcés.

 

 Cependant cette victoire ne rassure pas les professeurs. En effet, lors de  ma dernière conférence «  L’école et la laïcité, un centenaire occulté » le 17 octobre à Antibes, j’ai subi en fin de séance un feu roulant de questions. Alors que le sujet de la séparation des églises et de l’Etat, de 1880 à 1905 abordait les rapports entre la République et l’Eglise catholique, les questionnements des enseignants d’aujourd’hui reflètent une angoisse réelle face à l’islam, et ce, quelques jours avant l’embrasement des banlieues.  Cet aperçu de questions posées éclaire notre propos :

- Que sont devenues les centaines de jeunes filles scolarisées dans l’enseignement public et portant le voile ?

-         Le voile est-il réellement la manifestation d’une conviction religieuse ?

-         Pourquoi une notable part de la population musulmane française n’accepte-t-elle le principe de laïcité qu’avec réticence ou le rejette-t-elle purement et simplement ?

-         Désirent-ils réellement s’intégrer ?

 

L’islam devient un thème difficile. Etudier  son impact hors des passions partisanes relève de la gageure. Commençons par le début. La France, depuis le débarquement militaire de 1830 en Algérie, demeure en contact permanent avec l’islam. La troisième République, en remerciement de l’engagement et de la fidélité des troupes nord-africaines, n’a pas hésité à créer dès 1927 la Grande mosquée de Paris et l’Hôpital Franco-Musulman de Bobigny (devenu l’hôpital Avicenne) inaugurés par le Président de la République. En 1929, dans le grand camp militaire de Fréjus fut édifiée par les tirailleurs sénégalais, une véritable mosquée sahélienne. La fin de l’empire colonial, en 1962, aurait pu signifier la disparition des rapports privilégiés, mais aussi ambigus entre notre pays et les musulmans. Cependant, l’arrivée de plusieurs dizaines de milliers de harkis, à la fin de la guerre d’Algérie, l’immigration massive de travailleurs célibataires issus du Maghreb puis de l’Afrique noire des années 1955/1974, le regroupement familial accordé par Giscard d’Estaing font qu’il existe une population estimée à  environ 5 millions de Français d’origine musulmane. Or leur rapport à la laïcité ne peut-être le même que celui des autres Français issus de l’immigration européenne. En effet, les immigrés polonais, espagnols, italiens ayant fait souche en France, admiraient notre pays en tant que grande puissance dispensatrice de bienfaits économiques et politiques, la France étant reconnue, en Europe, comme le pays des Droits de l’homme et de la Liberté. Pour les musulmans issus du Maghreb et d’Afrique noire, la France apparaît comme le pays colonial qui a dominé les ancêtres. En ce qui concerne plus particulièrement l’Algérie, il était demandé aux Français de souche nord-africaine, d’abandonner leur statut musulman pour obtenir la pleine citoyenneté française. Ainsi la référence à l’islam était au cœur d’une dialectique de résistance au colonialisme. Dès lors cette population méconnaît le passé de notre pays devenu le sien,  ignore notre constitution. Nulle ambiguïté ne doit subsister, si les immigrants et leurs enfants ne connaissent pas le concept de laïcité, s’ils n’ont pas assimilé la notion de neutralité de l’Etat en matière religieuse, c’est bien parce que les structures d’accueil et le système scolaire ont été défaillants. Cela peut s’expliquer par le fait que de 1970 à 1990 les politiques de droite comme de gauche comptaient sur le retour au pays. Ce mythe correspondait à une espérance des populations immigrées et aussi à une croyance de nos dirigeants politiques. Cependant, comme les populations immigrées précédentes, malgré l’aide gouvernementale au retour, ces populations sont restées en France avec leurs enfants et y ont fait souche.

 

Ce malentendu a pris une dimension dramatique. L’intégration de la jeunesse musulmane, ou d’origine musulmane, passe aussi par l’égalité sociale et politique, par un engagement de la société française dans son ensemble politique, administratif, économique et surtout humain. Olivier Roy propose plusieurs pistes de recherche et de reconnaissance entre l’Etat laïque et l’islam. Pour cet auteur, l’islam européen (hors l’ancienne Yougoslavie et l’Albanie) est minoritaire, sociologiquement issu de populations déplacées volontairement pour des raisons économiques. Les populations musulmanes de l’Europe occidentale hésitent entre deux voies, un communautarisme néo-ethnique et l’intériorisation d’une religiosité laïque. Le premier choix heurte de plein fouet l’équilibre douloureusement construit dans notre pays. Gilbert Grandguillaume illustre parfaitement cette voie par une citation : « Je ne suis pas algérien, je ne suis pas français, je suis musulman ! ». L’actualité sportive en a aussi rendu compte lorsque de jeunes banlieusards, Français d’origine maghrébine, ont perturbé le match de football France-Algérie en présence du Premier ministre, Lionel Jospin et de plusieurs membres du gouvernement, huant l’hymne national, la Marseillaise, et obtenant l’interruption définitive de la rencontre sportive. Pour le philosophe Henri Peña-Ruiz, l’amalgame entre les concepts d’identité et de culture réduit à la religion, musulmane dans le cas cité, entretient une confusion nuisible au débat de société. En fait, Olivier Roy constate que les populations d’origine musulmane en Europe se ré-islamisent sous la forme d’une acculturation où l’islam devient primordial. La seconde voie, celle d’un islam laïcisé, intégré et intégrant la séparation du domaine religieux et du domaine public est affirmée par les propos du grand mufti de  Marseille, Souhieb Bencheick qui apparaît comme l’interlocuteur idéal d’un dialogue apaisé entre l’islam de France et l’Etat laïque. Ce débat est desservi par l’échec politique du mouvement « Beur ». Ce terme issu du verlan (parler à l’envers) où arabe se dit « rebe » puis « beur ». En effet, le mouvement revendicatif de la génération « beure » et « touche pas à mon pote » a largement échoué, car ces jeunes d’origine musulmane des années 1980/90, revendiquant l’égalité et se réclamant des principes de 1789, n’ont pu accéder à des débouchés politiques représentatifs. Olivier Masclet remarque que les partis de gauche se sont désintéressés de ces jeunes militants formés politiquement et responsables associatifs dans les cités. Dès lors, ces héritiers potentiels déçus se sont retirés du jeu politique et associatif. La nomination de secrétaires d’Etat d’origine musulmane par le Président de la République, Jacques Chirac, lors de la mise en place du gouvernement de Jean-Pierre Raffarin a soulevé de nouveau l’espoir d’une reconnaissance politique par la droite. Toutefois, comme le remarque Hakim El Ghissassi, la publication des listes de candidats aux élections régionales et européennes prévues pour 2004 prouve la mise à l’écart des candidats d’origine musulmane tant par la droite, que par la gauche. De déception en déception, les efforts des jeunes franco-maghrébins ayant réussi scolairement et s’étant investis dans la voie d’une intégration par le biais de l’appropriation des valeurs de 1789 ainsi que de l’engagement associatif et politique restent l’échec le plus marquant de ces deux dernières décennies. Depuis, les nouvelles jeunes générations se sont détournées de l’action politique, des idéaux révolutionnaires pour retrouver une forme d’islam idéalisé, mythique. Cependant l’Etat laïque peut-il résoudre les problèmes posés par l’intégration des populations immigrées, banlieues sensibles, jeunes difficiles, par un dialogue avec un islam institutionnalisé ?

 

Si la République investit ses forces politiques, administratives, économiques et humaines sur le moyen terme avec la volonté de « casser les cités » au profit d’une véritable intégration, alors nous pourrons voir s’édifier une nouvelle société française enrichie par l’apport d’un islam français laïcisé. En cas contraire, la fracture sociale, religieuse, ethnique s’approfondira, les affrontements seront de plus en plus sévères. La société française dans son ensemble pâtira de cet échec. Le problème, malgré le phénomène particulier des révoltes de banlieues en France, développe en réalité une dimension européenne. Sous l’impact de l’immigration musulmane, en particulier pour les trois anciennes grandes puissances coloniales - la Hollande, la Grande-Bretagne et la France - les difficultés générées par cette immigration, par l’intégration et les revendications politico-religieuses deviennent cruciaux et déterminants en matière électorale avec l’émergence de mouvements populistes solidement implantés marquant le rejet et les peurs d’une partie importante de la population des pays d’accueil.