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L’éducation en question

 

Les cultures adolescentes et la micro-informatique

 

                                                  Daniel MOATTI

                         Chercheur associé au Laboratoire d’Anthropologie

« Mémoire, Identité et Cognition sociale » de

 l’Université  de  Nice Sophia Antipolis

 

 

Depuis Marshall Mc Luhan et la galaxie Gutenberg, nous savons que « le média est le message ». C’est ainsi que le célèbre philosophe canadien expliquait que les modes de transmission du savoir au sein de la civilisation étaient indiscutablement liés aux systèmes de transmission de l’information.  Evidemment, les technologies de l’information  et de la communication évoluant de plus en plus rapidement, la contrepartie consiste en l’accroissement de plus en plus vif des échanges d’informations au sein de nos sociétés. Grâce à l’imprimerie, durant quatre siècles, le savoir a été façonné par le livre et les périodiques, la belle écriture restant l’axe primordial de la diffusion des idées. Néanmoins, cette primauté de l’écrit va peu à peu s’estomper au cours du XXe siècle, l’image et le son reprenant un pouvoir si longtemps contesté par l’écrit. L’invention du téléphone et du cinématographe à la fin du XIXe siècle amorça un mouvement qui s’accéléra avec l’apparition de la télévision au milieu du XXe siècle ainsi que de la caméra vidéo et de sa cassette vers 1980. 

 

En milieu enseignant, de 1960 à 1990, les oppositions face à ces nouveautés technologiques s’exacerbèrent. En général, l’ensemble des enseignants considère le livre, dont le manuel scolaire, comme l’outil privilégié de la transmission du savoir avec le cours magistral. Cependant une forte minorité utilisa rapidement ces nouveaux outils de communication. Pour ces précurseurs, ces instruments représentaient  une chance unique de démultiplier les moyens de transmettre le savoir et d’atteindre tous les enfants quelque soit leur origine sociale.  Concomitamment, d’autres enseignants se plaignaient d’une baisse du niveau dû au temps passé devant les écrans télévisés.

 

Près de vingt ans plus tard, deux ouvrages fondateurs répondent aux questions de société posées par l’invasion des technologies de l’information et de la communication parmi les enfants et les adolescents. Le premier concerne l’évolution du niveau orthographique des élèves de cinquième, le second relate l’intrusion d’une culture électronique au sein de la jeunesse.

 

Deux universitaires, Danièle Manesse et Danièle Cogis, ainsi que deux professeures des écoles, Michèle Dorgan et Christine Tallet, présentent dans les résultats d’une enquête menée en 2005 dans un ouvrage intitulé Orthographe, à qui la faute[1].  Cette recherche reprend l’étude d’André Chervel, chercheur à l’Institut national de la recherche pédagogique, qui avait comparé les résultats des écoliers et des élèves à un siècle d’écart. Une dictée utilisée par l’Inspecteur général Beuvain de 1873 à 1877, dont les résultats ont été archivés a été reprise par André Chervel avec des élèves de 5ème en1987. La comparaison prouva amplement que le niveau orthographique des collégiens de 1987, contrairement aux inquiétudes de nombre des enseignants de lettres, s’était accru[2]. A l’inverse, l’étude menée en 2005 montre que le niveau a nettement baissé. Les élèves de 5ème de 2005 atteignent tout juste le niveau orthographique des écoliers de CM2 de 1987[3]. Pour Danièle Manesse cette chute s’explique par la formation écourtée des enseignants en matière d’études d’outils de la langue. André Chervel, beaucoup plus pessimiste[4], met en avant l’utilisation des textos et SMS. Ces messages écrits véhiculés via les téléphones portables et Internet usent d’une écriture volontairement simplifiée ignorant les règles de la syntaxe et de la grammaire, exemples : « c moa » et « tu é rlou » à la place de « c’est moi » et « tu es lourd ».

 

Justement, l’hypothèse émise par André Chervel permet de relancer le débat. Le contenu et les références du  remarquable ouvrage  Le pouce et la souris, enquête sur la culture numérique des ados  de Pascal Lardellier, Professeur en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Bourgogne[5], illustrent brutalement les craintes d’André Chervel. Comme le constate P. Lardellier ces nouveaux adolescents sont nés à la culture avec une main sur le téléphone portable et l’autre sur le clavier de l’ordinateur relié à Internet. La pertinence de cette analyse est confirmée par les résultats d’une enquête menée par la chaîne câblée Jetix auprès de 5000 enfants de 7 à 14 ans dans plusieurs pays européens. Ces jeunes spectateurs possèdent pour la quasi-totalité d’entre eux un lecteur de cédéroms dans leur chambre, puis dans l’ordre, une télévision, une radio, l’ordinateur et la console de jeux vidéo[6]. Dès lors, l’auteur montre que ces écoliers, collégiens, lycéens, étudiants ne lisent plus ou très peu, qu’ils se plient bien volontiers aux injonctions des marchands de la communication. Cependant, Internet et le portable par textos interposés permettent aux jeunes de créer une autre culture, intuitive, romantique et technologique. La meilleure des preuves de cette appropriation technologique est la création de blogues. Le blogue correspond à la rencontre improbable du journal intime, de l’informatique multimédia et du forum Internet.  La blogosphère, qui autorise la mise en valeur de soi-même sur la toile, les échanges souvent anonymes, le téléphone portable et son lot de produits annexes permettent  la mise en place de stratégies commerciales par les grands groupes de communication visant exclusivement les jeunes et leur désir d’appartenir à une communauté. D’ailleurs, la radio des jeunes Skyrock a donné naissance à Skyblog, la première plate-forme européenne de blogues. Près de 20.000 jeunes créent un blogue chaque jour sur cette plate-forme et un million de textes sont enregistrés quotidiennement[7]. Le livre passionnant rédigé par Pascal Lardellier mérite assurément une lecture attentive par les jeunes pour que leurs yeux s’ouvrent, par les parents les mettant ainsi en alerte et par les enseignants et la hiérarchie pédagogique de l’éducation nationale en vue d’une  prompte adaptation des méthodes d’enseignement à la nouvelle culture technico-publicitaire de nos jeunes adolescents.

 

 

 

 


 

[1] Editions ESF - 2007

[2] André Chervel, Danièle Manesse – La dictée, les Français et l’orthographe 1873/1987 – Calman-Lévy - 1989

[3] Luc Cédelle – Orthographe : les collégiens de cinquième sont tombés au niveau des élèves de CM2 de 1987 – Le Monde du 9 février 2007

[4] Marc Dupuis – André Chervel, comment les enseignants ont inventé la grammaire – Le Monde de l’éducation de décembre 2006

[5] Pascal Lardellier – Le pouce et la souris, Enquête sur la culture numérique des ados - Fayard  2006.

[6] Anonyme - Jetix analyse les petits Européens – La Croix du 24 janvier 2007

[7] Pierre Bouillon - Technologies : Les blogs et l’image, seconde peau des ados assoiffés de sensations fortes - Agence France-Presse du 24 janvier 2007