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L’école selon Philippe Meirieu

  Daniel MOATTI
chercheur associé au Laboratoire d’anthropologie sur la mémoire, l’identité et la cognition sociale de l’université de Nice Sophia Antipolis


La Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Nice accueillait le jeudi 8 avril une table ronde organisée par la Fnac à propos de la parution de l’ouvrage,
Faire l’école, faire la classe , du célèbre pédagogue Philippe Meirieu. L’amphithéâtre 84 était rempli. L’auteur était entouré du directeur de l’Institut universitaire de formation des maîtres de Nice, René Lozi, de Monsieur Moreau, Proviseur, d’un étudiant en DEA et d’un animateur de la Fnac.

Le pédagogue, universitaire de gauche, spécialiste des nouvelles méthodes pédagogiques, intervient après une année scolaire marquée par les mouvements de grève de mai/juin 2003 et sa spectaculaire réconciliation avec Xavier Darcos, ancien ministre délégué à l’enseignement scolaire d’un gouvernement de droite, défenseur d’un enseignement traditionnel favorisant la transmission des savoirs. Ce rapprochement devrait mettre fin à trois décennies de violents affrontements idéologiques. Cet accord, concrétisé par la publication d’un ouvrage , intervient après les manifestations des enseignants qui ponctuèrent l’année 2000 et obligèrent Lionel Jospin, chef du Gouvernement de la gauche plurielle, à écarter Claude Allègre, son fougueux ministre de l’éducation nationale, et celles de mai et juin 2003, où les enseignants s’opposèrent à Luc Ferry ministre de l’Education nationale d’un gouvernement de droite. En réalité, ces mouvements oppositionnels sont révélateurs d’une crise sévère. Les enseignants se sentent désarmés face aux changements profonds de la qualité de leurs relations avec les élèves. Ils estiment, dans leur ensemble, que les réformes proposées depuis vingt ans ne répondent pas à la réalité sociale d’une école obligatoire jusqu’à 16 ans qui produit 11,6% d’illettrés . L'imposition de nouvelles méthodes pédagogiques dans un cadre très rigide, les heurts entre "conservateurs et réformistes" et l'abondance des textes officiels impliquent une perte de confiance des enseignants. C’est pourquoi la position Philippe Meirieu, chercheur contestataire de l’ordre pédagogique établi tout en faisant partie des hauts cadres de l’institution scolaire – direction de l’Inrp, de l’Iufm de Lyon, participation au Conseil national des programmes - cristallise ces antagonismes. Il reste le chantre d’une nouvelle pédagogie plaçant l’élève au cœur du système scolaire, dont est inspirée la loi du 10 juillet 1989. En effet le service de l’éducation doit être organisé en fonction de l’élève et ce dernier acquiert des droits. Les collégiens et les lycéens, majeurs ou mineurs, sont présents au sein de toutes les instances représentatives et délibératives. Nombre d’enseignants et de chercheurs universitaires reprochent à notre auteur d’avoir sacrifié le savoir disciplinaire au profit d’une mythique pédagogie du développement, le livre de Jean-Pierre Le Goff,
La barbarie douce, en témoigne largement.

En fait, notre pédagogue devient un référent obligé, il demeure impossible de se présenter aux concours de recrutement des enseignants ou de fournir un mémoire professionnel sans le citer. Cependant, il faut reconnaître l’abondance de son œuvre de recherche, la densité de sa pensée, sa connaissance approfondie du système scolaire. Il reste incontournable, mais, et c’est l’intérêt de sa conférence à Nice, il évolue. Malgré l’absence d’un enseignant de l’enseignement primaire ou secondaire parmi les interlocuteurs de la table ronde, son discours est bien passé chez les spectateurs, car il reste un remarquable conteur et il a fait un pas important vis-à-vis des enseignants présents. Il reconnaît que leur métier est devenu plus rude en raison d’une immense attente parentale qui réclame un très haut niveau d’éducation. Il admet que l’école se fragilise en tant qu’institution, car toutes les institutions, la justice, l’école, l’hôpital sont en déclin. D’autant que la notion de service commercial se substitue à celle de service public. Pour le conférencier, l’école doit être un lieu de compréhension car le système scolaire ne produit pas, c’est le lieu privilégié de l’apprentissage. Enfin, il affirme que l’école doit être et rester laïque car le savoir doit être distinguer du croire. Il reste convaincu que le moteur de l’humanité demeure la perfectibilité de l’homme et surtout de l’enfant. Ce dernier, par nature, est éducable, c’est pourquoi l’école s’oppose à l’enfant-roi en affirmant que les caprices ne peuvent faire la loi donnant ainsi les premières leçons de démocratie aux futurs citoyens. Dès lors, son dernier ouvrage,
Faire l’école, faire la classe, recadre les missions du maître et de l’élève. Le premier imposant au second le cadre des enseignements qui doivent respecter les programmes établis par le Ministère. C’est un aspect déterminant de cette évolution, entre les idées développées, en 1988, dans le livre Apprendre…oui mais comment et le texte proposé aujourd’hui à notre lecture, un cap capital vient d’être franchi.

Il reste trois domaines possibles de discussion : la méthode, l’impact télévisé et la laïcité.

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- Philippe Meirieu croit en une méthodologie de l’enseignement. Il pense que la transmission d’un savoir peut se découper en petites séquences, en petits gestes quantifiables valables pour les enseignants comme pour les élèves, d’où la surabondance de tableaux de présentation, d’explication, de suivi et d’évaluation. Sur ce point, je m’interroge depuis ma rencontre avec l’œuvre de l’auteur. Mon expérience pédagogique et mes recherches universitaires m’incitent à ne pas suivre cette voie. Les récentes données sociologiques, ethnologiques et biologiques ne sont pas assez exploitées par notre auteur, pas plus que l’importance de la relation affective entre l’élève et l’enseignant en matière de transmission du savoir. Sur le même sujet, l’énigme de l’existence ou de l’inexistence du charisme enseignant n’est pas réellement abordée.

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- Par contre, je rejoins entièrement Philippe Meirieu quant à l’inquiétude qu’il affiche vis-à-vis de l’impact de la télévision sur nos enfants. En effet l’école reste un lieu de résistance à l’impact télévisé. Mais cette opposition s’effrite face aux 4h28 passées quotidiennement devant l’écran par les pré-adolescents de 14 ans.

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- En dernier lieu, l’auteur a affiché sa détermination à défendre la laïcité face aux intégrismes. A ce propos un rappel aux sources de la laïcité n’est pas inutile. Voici un texte du principal collaborateur de Jules Ferry, Fernand Buisson affirmait en 1887 que : «Pour faire un républicain, il faut prendre l’être humain si petit et si humble qu’il soit, un enfant, un adolescent, une jeune fille ; il faut prendre l’homme le plus inculte et lui donner l’idée qu’il faut penser par lui-même, qu’il ne doit ni foi ni obéissance à personne, que c’est à lui de chercher la vérité en fonction de ce que son professeur lui aura enseigné et qu’il ne doit pas la recevoir faite d’un maître, d’un chef quel qu’il soit, temporel et spirituel.»
 


En conclusion, malgré mes réserves sur les points soulevés ci-dessus, je conseille la lecture de cet ouvrage qui marque une importante évolution d’un penseur reconnu et dont la place singulière au sein l’institution scolaire laissera son empreinte.


 

[1] Philippe MEIRIEU, Faire l’école, faire la classe, 2004, ESF éditeur, 188 pages

[1] Xavier DARCOS et Philippe MEIRIEU, Deux voix pour une école, 2003, DDB/Société, Desclée de Brouwer, 206 pages

[1] Ministère de l’Education nationale, direction de la programmation et du développement, L’état de l’école, n°12 d’octobre 2002, page 50

 

 

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