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L’INTERMINABLE QUERELLE SCOLAIRE,

NECESSITE  OU INANITE ?

 

                   Daniel  MOATTI

Chercheur associé au Laboratoire d’anthropologie sur la mémoire, l’identité et la cognition sociale de l’Université de Nice Sophia Antipolis

 

 

J’avais sincèrement, naïvement, pensé que la querelle scolaire entre les tenants d’un enseignement traditionnel favorisant la transmission des savoirs et les partisans des nouvelles méthodes pédagogiques, avait vécu. En effet, la spectaculaire réconciliation, en 2003, de Philippe Meirieu et de Xavier Darcos, chefs de file des deux écoles, autour d’un ouvrage commun[1], devait marquer la fin de cette opposition idéologique. Mon optimisme vient d’être mis à rude épreuve lors de la publication du rapport de la Commission Thélot et du projet de loi de François Fillon, ministre de l’Education. En effet, la lecture des titres des journaux laisse entendre qu’une lutte sauvage, sans merci, se livre du sommet de l’Etat jusqu’à la moindre des écoles de village, qu’on en juge à la suite d’une rapide recension :

 

bullet Non à la réac’academy, l’école du passé n’a pas d’avenir (Le Monde de l’Education de novembre 2004)
bullet Plus de la moitié des élèves de CM2 ne sont pas au niveau (Nice-Matin du 9 octobre 2004)
bullet Commission Thélot, la défaite des partisans de la vieille école (Le Monde des 10 et 11 octobre 2004)
bullet L’Education nationale face à la nostalgie d’un âge d’or mythique (le Monde du 15 septembre 2004)
bullet Ecole : la réforme immobile (Marianne du 20 novembre 2004)

 

Depuis le lancement fin 2003 du « débat public sur l’avenir de l’école », le système scolaire a été une nouvelle fois au cœur des débats de société. En fait, de mai 1968 à nos jours, l’Ecole a très rarement quitté la une des journaux, car elle reste l’une des préoccupations majeures des parents. Fondée par la Révolution française, imposée par la 3ème République, confirmée dans son rôle éducatif et laïque par les préambules des Constitutions de 1946 et de 1958, l’Education et son bras séculier, le système scolaire, demeurent l’un des socles fondateurs de la République. Cependant, la crise des valeurs depuis 1968, la marchandisation récente de la société, la crainte justifiée du chômage des jeunes et une intégration ethnique difficile entraînent de durs affrontements idéologiques autour de l’Ecole. Les articles cités et bien d’autres supposent l’existence de deux groupes irréconciliables d’enseignants. Les uns  affirmant que l’école des troisième et quatrième Républiques était une école qui sélectionnait par l’échec scolaire et s’appuyait sur l’autorité magistrale, sévère et injustifiée des Maîtres. Nous retrouvons dans cet ensemble des universitaires, Agnès Van Zanten, Pierre Bourdieu, Jean Vial, Philippe Meirieu, des médecins, Dr André Berge, des journalistes, Frédéric Gaussen, de hauts fonctionnaires, Antoine Prost, Jacques Lesourne. Les autres, au contraire, souligneraient que  l’ancienne école républicaine aurait été l’école de la réussite scolaire - s’y côtoient pêle-mêle, des universitaires, Régis Debray, Jacquelyne de Romily, des médecins et des psychiatres, Dr Gilbert Robin, Professeur Pierre Debray-Ritzen, des enseignants Michel Jumilhac, Marc Le Bris. Multipliant les sources d’affrontement, la télévision propose des émissions de «télé-réalité» telle «Le Pensionnat de Chavagnes» qui, en fait de réalité, propose une véritable caricature du système scolaire des années 1950. Les journalistes obligent les enseignants et les pédagogues à se déterminer par rapport à une école mythifiée des années 1900/1960. Les chiffres devraient permettre de départager ces deux visions du passé de notre Education nationale. Reprenons un tableau de l’Atlaseco de 1989 :

 

Evolution des secteurs d’emplois de 1906 à 1988

Années

Secteur primaire

Agriculture – mines

Secteur secondaire

industries

Secteur tertiaire

Services

1906

  43   %

  30   %

  27   %

1962

  20,5%

  38,5%

  41   %

1988

    4,5%

  32,3%

  63,2%

 

Economiquement, si les secteurs primaire et secondaire ont perdu leur substance durant ¾ de siècle au profit du secteur tertiaire, c’est que l’école a effectivement réussi la transmission des savoirs permettant aux enfants des classes populaires d’intégrer les classes moyennes. La fameuse autorité s’appuyait, certes, sur une violence institutionnelle, mais aussi sur l’affectif, car l’instituteur qui frappait les doigts avec sa règle était capable d’encouragements, de donner des cours de rattrapage gratuitement. Les enseignants pouvaient passer la main dans les cheveux des enfants sans être, pour autant, suspectés de pédophilie. Souvent issus des mêmes milieux sociaux que leurs écoliers, ils partageaient leurs codes gestuels et langagiers. En fait, ces instituteurs jouaient tant le rôle d’assistant social que celui de Pygmalion culturel.

 

Ainsi cette école ancienne et républicaine transmettait des savoirs, mais aussi une morale et ses acteurs s’investissaient dans l’action sociale et éducatrice. Ces simples observations renvoient dos-à-dos ceux qui se réclament de cette école pour ne transmettre que des savoirs, tout en refusant l’éducation, et ceux qui aujourd’hui affirment que l’école doit éduquer. Cette guerre tantôt ouverte, tantôt larvée, cache une réussite sur le long terme qui ne peut, malheureusement, plus camoufler l’échec actuel du système scolaire. Les enfants et adolescents dans leur grande majorité s’ennuient à l’école et cette dernière ne sert plus d’ascenseur social. La violence progresse en milieu scolaire, ainsi que le reconnaissent les statistiques. L’intégration des jeunes issus de l’immigration pose de graves problèmes récemment pris en compte par la Cour des comptes[2]. En fin de course, un adolescent de 17 ans sur dix éprouve de réelles difficultés de lecture, particulièrement graves pour la moitié d’entre[3] eux. Face à l’urgence sociétale, il serait temps que la guerre scolaire pichrocoline s’arrête, que les mythes soient enterrés et que les vrais problèmes soient enfin pris en compte. Deux méritent toute notre attention :

 

  1. Les enseignants ne partagent plus  les codes de reconnaissance sociale de leurs élèves. En effet, une note d'Information du ministère trace le portrait statistique des candidats et de leurs motivations. L'étude note d'abord une certaine homogénéité des nouveaux professeurs : 83% sont des femmes, 78% issus de filières littéraires, 61% ont un parent cadre. Les motivations sont d'abord le désir d'enseigner, ensuite celui de s'occuper d'enfants. Or, comme le remarque les rédacteurs de cette note, les  enseignants découvrent vite que souvent ils sont plus éducateurs qu'enseignants. Il y a là une ambiguïté, parfois une déception.

 

  1. Le savoir n’a plus une source unique, l’école. La télévision devient un concurrent très sérieux. Près des 2/3 des élèves possèdent une télévision dans leur chambre, passent quotidiennement 4h30 devant l’écran et 60% des 11/15 ans suivent les émissions de télé-réalité. L’image animée devient le principal vecteur de formation des jeunes, hors de l’école et du contrôle parental.

 

Incontestablement, la remise en cause du système scolaire n’est pas le propre de notre pays. Les grands titres des tabloïds anglais ou des magazines allemands en font foi, par exemple : Die neue Bildungskatastrophe (La nouvelle catastrophe scolaire), qui barre le «Der Spiegel»[4]. En réalité, le système scolaire est malade. Des solutions peuvent être avancées, adoptées, toute amélioration du présent étant bonne à prendre, mais les réponses seront toujours insuffisantes, tant que notre société n’aura pas été capable de résoudre la crise profonde, politique, économique, morale et sociale qui la secoue depuis le premier choc pétrolier de 1973.


 

[1] Xavier DARCOS et Philippe MEIRIEU, Deux voix pour une école, 2003, DDB/Société, Desclée de Brouwer, 206 pages

[2] Rapport de la Cour des comptes édité en novembre 2004

[3] Direction de l’évaluation et de la prospective du ministère de l’Education nationale, L’état de l’école : 30 indicateurs sur le système éducatif français, n°14 d’octobre 2004

[4] Der Spiegel du 10 décembre 2001