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   SIGNE GRAPHIQUE, SIGNE POLITIQUE

chapitre 15 (par Daniel  Moatti)

 

 

 

                        L'accroissement du rendement agricole dans les sociétés de la haute antiquité, en particulier en Égypte, en Mésopotamie, dans la vallée de l'Indus, impose aux hommes de nouvelles formes d'organisation sociale : l'urbanisation, la royauté et l'écriture. Nombre de traits de ces cultures antiques, à l'aube de l'homme "civilisé", peuvent se retrouver dans notre propre société[1]. Pour mieux appréhender ce lien organique entre l’écriture et le pouvoir, une approche historique s’impose.

  

 

Le pouvoir de l'écrit au sein des premiers états

 

                        La communication administrative a été la manifestation première de l'organisation humaine à l'échelle de la cité puis d'états plus puissants. Cette forme particulière de circulation de l'information reflétera fidèlement la puissance étatique et les aléas de l'histoire. L'écrit s'est imposé comme une forme indispensable à la bonne administration d'états de plus en plus complexes. En fait, la communication administrative fut  tout à la fois le terreau originel de l’écriture et la source du pouvoir hiérarchique.

 

                        Samuel Noah Kramer[2] indique que les quarante mille tablettes d'argile cuite d'écriture cunéiforme découvertes à Girsou (actuellement Tello), en Mésopotamie, datent de la fin du troisième millénaire avant J.-C. Ces tablettes décrivent par le menu l'organisation administrative d'une cité-état de Sumer : inventaires, listes, contrats, ordres de mission, décisions judiciaires se succèdent. Que ce soit en Iran, en Turquie, en Égypte ou en Irak et même dans la vallée de l'Indus, les fonctionnaires des palais du troisième au premier millénaire avant J.C ont globalement réagi de la même façon face à la gestion des stocks alimentaires. Les nécessités de l'administration expliquent l'invention de l'écriture constate Gilbert Lafforgue[3]

 

                        Les écritures employées étaient fort différentes et leurs supports très divers allant des plus résistants, tels la pierre ou les métaux, aux plus fragiles  tels que l'argile, le bois, ou le papyrus.

 

                        Peu à peu l'écriture devient l'instrument indispensable et obligatoire de la bonne administration. La nécessité de conserver, de comptabiliser les prélèvements de produits et les taxes perçues, le désir de répartition des biens pour rémunérer les agents du palais ou redistribuer les stocks de nourriture lors de fléaux naturels, de guerres ou de famines sont à l'origine de la naissance de l'écriture. Que la déesse de l'écriture, Nisaba dans le panthéon mésopotamien, soit la personnification du grain, n'est absolument pas un hasard [4].

  

                        Une autre suggestion semble compléter la première, elle a été développée par Judith Lazare[5].  L'écriture serait née de la nécessité pour le Gouvernement de bien administrer les territoires lointains : l'envoi de messages par écrit dans des endroits que le souverain ne pouvait atteindre en personne a eu, semble-t-il, une importance capitale au niveau de la communication et du mode de gouvernement.

 

                        L'écriture deviendra aussi la langue du sacré, celle de l'adoration offerte aux dieux par les hommes. Elle apparaît dès l'origine comme inséparable de la permanence qu'elle introduit au sein des sociétés humaines. Elle est un facteur structurant. Ses serviteurs seront ceux de la Loi, celle de l’État étant inséparable en ces temps reculés de celle de la religion. Jean Peytard, en une formule ramassée, résume une succession d'idées complexes qui ouvrent des perspectives intéressantes :

 

                        Il y a du code dans l'écriture. Nul ne peut à sa guise et au gré de sa fantaisie, sauf à rendre inintelligible son énoncé, tracer des lettres et les grouper successivement. Des règles à suivre, des traces courbes à ordonner par rapport à des verticales ou horizontales, des retours à effectuer, des blancs à aménager. Écrire, c'est se soumettre à la loi.[6]

  

                        Effectivement, au travers de l'histoire de l'humanité, les scribes, les clercs et les fonctionnaires se sont successivement soumis à la loi et sont formés par des écoles.

  

                        Les fonctionnaires spécialisés dans le maniement de l'écriture, qui inventent les règles complexes du calcul et des procédures administratives, apprennent leur métier dans des écoles spécialisées. De ces enseignements et collèges sortira une puissance sociale avec laquelle rois, prêtres et aristocrates devront composer, les scribes.

 

                        De ces écoles sortiront les membres de l'élite culturelle et politique de l’État, ces administrateurs qui, demain  seront placés  aux postes-clefs, qui devront assurer la  marche du royaume et sa prospérité.[7]

 

                        Cette très belle description est surprenante par la modernité qui en émane. En dehors du mot royaume, celle-ci pourrait s'appliquer aux élèves de notre célèbre École Nationale d'Administration. D'ailleurs Norbert Weiner soulignait cette ressemblance entre l'administrateur antique et celui du monde moderne, ajoutant qu'en comptabilité le scribe babylonien se serait facilement adapté au mode de calcul du XIXe siècle[8]. Cette pénétration perspicace du passé est largement confirmée par J.Gabriel Leroux décrivant les activités fébriles des scribes/comptables de l'empire maritime minoen, dont le coeur est Cnossos.

 

Dans les bureaux les scribes rédigent, sur des tablettes d'argile et dans une écriture réservée aux archives et aux actes royaux, les inventaires des richesses accumulées  dans le palais... Dans les magasins s'alignent les caissons de pierres remplis de lingots de métaux ou d'objets de prix, les pithoi de grains, de fruits secs, d'huile et de vins. Ces réserves servaient non seulement à nourrir la population du palais, mais aussi à payer les dépenses du culte, les fonctionnaires, les personnels des ateliers et manufactures royales [...][9]

  

                        Les cités-états de Sumer possédaient de nombreuses écoles de scribes. Les tablettes déchiffrées autorisent à en dénombrer plusieurs milliers, réparties suivants une stricte hiérarchie. Le métier de scribe est l'un des plus prestigieux, des plus considérés ; l'écriture est leur monopole en Mésopotamie comme en Égypte. Les scribes de haut rang étaient au sommet de la pyramide gouvernementale et pouvaient accéder à la royauté. Devons-nous être surpris ? Notre époque offre l'exemple de carrières semblables ; je pense à l'écrivain Vaclav Havel, devenu Président de l'ex République tchécoslovaque et de nouveau élu le 25 janvier 1993 Président de la République tchèque.

 

                        Le scribe faisait traditionnellement  suivre son nom par celui de son père et de sa profession. La plupart de ces ascendants étaient qualifiés de "pères de la cité", ambassadeurs, officiers et autres. L'origine sociale des hauts scribes se retrouve au centre politique et religieux de la cité[10].

  

                        Samuel Noah Kramer[11] et Gilbert Lafforgue[12] s'accordent sur la diversité des tâches des scribes qui peuvent être affectés au service du roi, du pharaon, des temples ou à un service administratif particulier. De cette diversité naît une hiérarchie fortement marquée entre les  scribes. Samuel Noah Kramer utilise les termes de "subalternes" et de "hauts rangs" pour les différencier. Pour passer d'un grade à l'autre, les scribes égyptiens, comme les mandarins chinois jusqu'au début du XXe siècle, devaient subir des épreuves s'apparentant aux examens que passent les fonctionnaires français pour être recrutés ou pour accéder à un grade supérieur.

 

L'écriture administrative à l'origine de la loi

 

                        Le contrat verbal des sociétés primitives était un engagement moral devant les dieux ; la naissance de l'écriture évite un tel contrat avec des forces surnaturelles, donc dangereuses. La tradition orale était peut-être trop infidèle.

 

                        L'écriture supprima ces obligations, la coutume  disparut au profit de la loi. L'écriture est devenue, au sein de ces sociétés, un instrument aux mains des scribes, les invitant à créer la Loi, les lois, les règlements qu'eux seuls pouvaient déchiffrer.

 

                        L'écriture participa à la réorganisation du pouvoir. C'était un moyen de communication, témoin de l'urbanisation naissante[13]. La stèle du roi Hammourabi, roi de Babylone de 1792 à 1750 av. J.-C, en porte aujourd'hui encore un témoignage irréfutable. Plusieurs séries d'articles concernent la justice, le mariage, la médecine. Trois des articles prouvent qu'en ces premiers temps de l'urbanisme, les hommes se préoccupaient déjà de thèmes aussi modernes que la gestion de l'eau ou de la protection des voisins en cas de construction nouvelle.

 

                        L'écriture était, et reste aujourd'hui encore dans nos états modernes, un instrument de gouvernement et d'administration. L'écrit est, selon Jean Bottéro, une invention du pouvoir au service du pouvoir, dans le monde antique comme dans notre vieil Occident[14]. En réalité les premières écritures donnèrent naissance aux premières bureaucraties qui organisèrent des sociétés de plus en plus complexes et hiérarchisées.

 

                        La population entière, hommes libres ou esclaves, paysans ou citadins, étaient sous la surveillance des représentants du pouvoir, c'est-à-dire des scribes, innombrables et hiérarchisés comme nous l'avons observé précédemment. Les scribes récupèrent les taxes en nature, prennent les produits de la terre et redistribuent l'ensemble suivant l'importance sociale ou les besoins économiques de la population. Forts de leur savoir les scribes s'en servent pour renforcer leur puissance, mais aussi pour le bien de tous. Grâce aux réserves de grains qu'ils organisent en silos, les famines endémiques ou récurrentes reculent et parfois disparaissent. Ce système extraordinaire est qualifié de "bureaucratie universelle" par Jean Bottéro[15].

 

                        La puissance des scribes était reconnue et louée ; ainsi étaient-ils les seuls, avec les rois ou les pharaons, à aspirer à l'immortalité. Si les corps embaumés des pharaons, malgré leur défense magique et les dédales des pyramides, étaient en réalité sans protection face aux voleurs, l'immortalité du scribe était spirituelle et hors d'atteinte des humains.

  

L'homme périt, son corps redevient poussière

            Tous ses semblables retournent à la terre ;

            mais le livre fera que son souvenir

            soit transmis de bouche en bouche

            mieux vaut un livre qu'une solide maison,

            ou qu'un temple dans l’occident

            mieux qu'un château fort encore

            ou qu'une stèle dressée dans un sanctuaire,   

            Ils ont passé les savants prophètes

            et leurs noms seraient oubliés,

            si leurs écrits ne perpétuaient leur souvenir...[16]

            Et la pierre gravée est leur épouse.

            Les puissants et les humbles sont devenus leurs  enfants.

            Car le scribe, c’est lui leur chef.

  

                        Samuel Noah Kramer[17] et André Lemaire[18] soulignent l’importance du pouvoir des scribes dans les sociétés antiques. Le pouvoir est lié à l’écriture et à son difficile apprentissage dès la tendre enfance. L’assimilation de cette technique particulière implique pour le jeune scribe d’être séparé de ses jeunes camarades. D’où la maîtrise des techniques d’écriture permit au scribe non seulement d’afficher, mais aussi de décrire selon Jean-Claude Margueron, un sentiment de supériorité sociale[19] s’apparentant à celui des hauts fonctionnaires de notre administration. Le texte égyptien cité ci-dessus en est un excellent exemple.

 

L'utilisation administrative des perfectionnements des moyens de communication

 

                        Plusieurs perfectionnements technologiques vont sensiblement transformer au cours des siècles les pratiques administratives et les rapports de pouvoir. Les deux inventions les plus marquantes sont la création d'un ou plutôt des alphabets et l'imprimerie.

 

            L'alphabet n'est pas issu d'une des grandes civilisations policées, hiérarchisées où les scribes forment une puissante caste. L'alphabet est né et a été perfectionné au sein de peuples "barbares", sémites et indo-européens[20]. Le royaume syrien d’Ougarit, durant le IIe millénaire avant J.-C, fut le premier et le seul état à utiliser un alphabet cunéiforme, parmi cinq systèmes graphiques différents, cunéiformes syllabiques, cunéiformes alphabétiques, hiéroglyphes égyptiens, hiéroglyphes hittites, hiéroglyphes chypro-minoen[21]. Les Phéniciens ont inventé, puis diffusé dans le bassin méditerranéen, l’alphabet qui deviendra après diverses transformations celui des Hébreux, des Arabes, des Grecs puis des Latins.

 

                        La simplification apportée à l'écriture par l'alphabet[22] est la source de son expansion, face aux 700 signes de base des hiéroglyphes égyptiens du nouvel empire, aux milliers qui lui succédèrent durant la domination des Ptolémées. L'alphabet facilite la diffusion de l'écriture et démocratise son utilisation. La diffusion de l’alphabet correspond à un partage du pouvoir. Il a atténué la puissance des scribes, renforcé celle des commerçants en Phénicie, donné naissance à la philosophie, au théâtre et à la littérature gréco-latine. Toutefois, l'écriture ne reste plus l'apanage du pouvoir politique, administratif ou religieux.

 

                        Le papier et l'imprimerie vont être des coefficients multiplicateurs de l'information. La culture qui était, jusqu'au XVe siècle, essentiellement orale et qui s'appuyait sur la mémoire de l'homme, va radicalement changer de forme : la mémoire  perd son importance, car les textes sont maintenant fixés et diffusés.   

 

                        L'imprimerie et le papier permettent une "administration plus commode"[23].

  

                        L'invention du livre avec des feuillets, l'utilisation du papier et de l'imprimerie, la séparation du pouvoir temporel et du spirituel ont été des découvertes primordiales qui  ont imprimé leur marque dans nos sociétés occidentales jusqu'à les façonner, et s'étendent à l'échelle mondiale depuis le XIXe siècle.

 

                        Depuis le XVIe siècle notre civilisation, à cause justement de l'importance prise par l'imprimerie et l'enseignement, perd de son imagination créatrice en dehors du domaine technologique. A Victor Hugo qui se désole de voir le triomphe d'une architecture d'école conformiste succéder au puissant effort d'imagination d'un Moyen Äge libre, répond un siècle plus tard Lewis Mumford qui admet que l'imprimerie a été un facteur de standardisation du langage et aussi de la pensée[24][25].

 

                        Les rapports entre les pouvoirs de l'écrit et les pouvoirs administratifs, en ce qui concerne le Moyen Äge occidental et la Renaissance, ont été très limités. L'observation des structures étatiques du monde antique montre que l'écrit et en particulier celui des administrations était issu d'états puissants, agricoles et centralisés.      Le Moyen Äge a vu le déclin de l'État qui s'est accompagné de la dégénérescence de l'écriture. Philippe Wolff[26] remarque que l'écriture est de moins en moins utilisée dans les royaumes barbares et affirme qu'elle prenait des aspects "sauvages" à l'image de la rude société moyenâgeuse.

 

                        Le souvenir de Charlemagne brille non seulement par la puissance et l'étendue de l'empire carolingien, mais aussi par l'éclat culturel, la renaissance de l'enseignement et le retour d'une structure administrative solide s'appuyant sur les missi dominici, les envoyés du maître. Ces missi dominici organisés par le capitulaire de 802, groupés par deux, un clerc et un laïc, avaient pour charge d'inspecter les autorités locales et de leur transmettre les directives de l'empereur par l'intermédiaire de circulaires écrites, les capitulaires[27]. Les missi dominici avaient un pouvoir de contrôle sur la perception des impôts, l'état des routes et pouvaient sanctionner les fonctionnaires fautifs ou négligents. De nouveau l'écriture et ses prolongements administratifs sont liés à un état puissant et structuré. Nebrija, grammairien espagnol du XVe siècle, associait déjà l'état, la langue et l'écrit. Quelques jours après le départ de Christophe Colomb pour les Amériques, le 18 août 1492, il écrivait à la reine Isabelle de Castille :

 

Mon illustre Reine. Chaque fois que je médite sur les témoignages du passé qui ont été conservés par l'écriture, la même conclusion s'impose à moi. Le langage a toujours été le conjoint de l'empire, et il le demeurera à jamais. Ensemble ils croissent et fleurissent, et ensemble ils déclinent [28].

 

                        La beauté du texte allie l'intelligence des signes précaires du passé à une forme de prémonition des temps à venir.

 

                        La Renaissance, grâce à l'imprimerie, développera  les arts, les sciences et la littérature. Paradoxalement, l'administration ne suit pas cette restauration. La royauté a trop de problèmes à résoudre : l'affrontement religieux, les guerres en Italie, la lutte contre l'Empire pour accélérer le développement de son administration.

  

                        Les premiers pas vers la constitution d'un embryon d'administration royale ont été accomplis par Philippe Auguste[29] qui nomma de jeunes gens à sa dévotion comme baillis dans les provinces, qui créa la Chambre des comptes et les archives royales[30].

 

                        Il faut attendre l'absolutisme royal pour que l'état cherche à mettre en place une forte structure administrative et s'inquiète d'informer ses sujets des décisions qu'il a prises. Le texte de la loi était transmis par le chancelier au Parlement de Paris réuni "portes ouvertes, peuple présent" puis il était enregistré; dernière étape, le sergent crieur, accompagné de trois trompettes-jurés, lit en des lieux désignés à cet office le texte royal, puis en affiche l'imprimé.

 

                        Dans son traité de la Police, N. Delamare[31] propose une définition de la promulgation et de l'application des lois qui est encore, à peu de chose près, en application de nos jours :

 

C'est une maxime fondée sur la droite raison, et autorisée par l'usage de tous les temps et de toutes les nations que les Lois ne lient et n'engagent les Peuples qu'après qu'elles ont été publiées...trois choses concourent ordinairement à rendre les Lois publiques et à les conserver à la postérité : l'enregistrement, les publications et les affiches[32].

 

                        L'écrit et l'oral se partagent le travail d'information de la population. Il faut souligner que l'un comme l'autre sont soumis à un rituel important, propre à donner une grande solennité aux textes annoncés et à attirer l'attention des auditeurs.

  

                        La Révolution française et les régimes qui vont lui succéder jusqu'à nos jours vont régulièrement amplifier le travail administratif.

 

                        Marshall McLuhan a démontré que l'imprimé donna naissance à la puissance normative de l'État et à sa capacité de centralisation[33]. Rejoignant Alexis de Tocqueville, il voit dans la capacité d'abstraction, le goût pour le concept et la symétrie des Français, le résultat d'une homogénéité et d'une uniformité dérivant de l'imprimerie. L'homme moderne est l'équivalent du caractère mobile, il devient interchangeable. Cette interchangeabilité est à l'origine de l'égalité[34].

 

                        Le Consulat et le Premier Empire, sous l'impulsion de Napoléon, rassembleront et rationaliseront, par un extraordinaire travail de compilation et d'érudition, les codes juridiques épars de la monarchie pour créer des "monuments" de la vie française comme le Code civil dont nombre de principes sont encore en vigueur de nos jours.

 

                        Puis, les perfectionnements successifs apportés à l'imprimerie, en particulier celui de la rotative, et la création de la machine à écrire vont permettre à l'administration de multiplier ses publications, de les créer et de les reproduire de plus en plus facilement et pour un coût économique de plus en plus faible. L’ampleur prise par le formulaire administratif lors de l’établissement du dialogue entre les services administratifs et les administrés résulte directement de ces progrès techniques.

  

Hiérarchie, langage spécialisé et rétention de l’information

 

                        Cette communication va prendre appui sur une structure hiérarchique qui apparaît au grand jour lorsque l’on consulte «le répertoire de l’administration française» puisqu’à chaque poste correspond un grade. A chaque grade, du simple citoyen jusqu’au ministre, répond lors d’échanges interpersonnels, suivant l’émetteur et le destinataire, une hiérarchie de formules de politesse et de formes de lettres administratives.

 

                        Le problème du langage administratif, c’est-à-dire de la langue du pouvoir, se trouve dans les formes rigides qui ont été adoptées et dans son excessive spécialisation qui le rend de moins en moins accessible. En effet, l’échange de documents écrits prévaut dans la réalité administrative, entraînant la désincarnation  du citoyen au profit du dossier administratif écrit et soigneusement répertorié quel qu’en soit le support (papier ou informatique)[35].

 

                        Pour comprendre le langage administratif et ses sources écrites, l’auditeur et surtout le lecteur doit posséder une très bonne culture administrative[36]. L’ensemble des textes administratifs, qu’ils soient à destination interpersonnelle, ou, au contraire, adressés à tous comme les décrets, les circulaires ou les formulaires à remplir, tombent dans ce fâcheux travers : l’administration impose au citoyen ses formes et ses moyens de communication, à ce dernier de s’y plier. La rétroaction est difficile sinon impossible en l’état actuel des choses.

  

                        La forme, qui rend le texte incompréhensible au citoyen, importe peu au haut fonctionnaire. La cible n’est considérée que comme un objet passif. L’homme est toujours la victime du concept. Il doit se conformer à l’idée que l’administration se fait de lui quelles qu’en soient les conséquences. Entre les voies diverses de la communication : la communion ou le partage, l’échange interpersonnel et la simple transmission d’informations, le monde administratif a choisi ce dernier[37].

 

                        Nous pouvons soutenir à juste titre que la définition du langage administratif est une variante de la langue française. Cette variante linguistique est utilisée par un groupe très homogène, les hauts fonctionnaires, qui se reconnaît en une mythologie particulière. C’est par ce triptyque qu’Annie Bartoli définit la culture d’entreprise[38].

 

                        Ce qui caractérise la communication entre l’administration et les citoyens, apparaît dans une verticalité rigide qui est le reflet d’une transmission d’informations des dominants, hauts fonctionnaires ou simples fonctionnaires vers les dominés, les citoyens. Les quelques actions menées par les décideurs, aussi haut placés soient-ils, n’arrivent pas à entamer un processus sérieux de réforme de l'écriture et du langage administratifs. Valéry Giscard d’Estaing décrit parfaitement les procédés utilisés par les hauts fonctionnaires pour empêcher un Président de la République d’obtenir une simplification des textes administratifs[39].

 

 

 

Conclusion

 

                        Malgré l’irruption des médias et des nouvelles technologies de l’information, la pérennité du pouvoir administratif s’appuie sur la domination par l’écriture, comme dans les sociétés agricoles antiques. A la demande d’Alain Juppé, Premier Ministre, les différents services ministériels s’installent sur Internet[40]. Si le Québécois, Michel Senecal, s’interroge sur les liens entre l’interactivité et la démocratie, il semble de plus en plus évident que l’utilisation de l’informatique et des médias, loin de rapprocher l’administration du citoyen, permet surtout aux hauts fonctionnaires, aux «leaders d’opinion» ainsi qu’aux chefs d’entreprise de communiquer et d’agir en «temps réel». Mais ceux qui ne dominent pas l’écriture, les six millions d’analphabètes et d’illettrés que compte notre pays, restent toujours des exclus[41]. Deux analyses permettent de comprendre parfaitement la constitution d’une double éviction par l’écriture et par les nouvelles technologies de l’information. La première étude effectuée par Claude Lévi-Strauss relate un fait concernant le lien entre l’écriture et sa puissance naissante dans les sociétés primitives de l’Amazonie. Il décrit la communauté des Nambikwara essayant d’imiter l’écriture : le chef seul continua ensuite d’écrire, communiquant avec l’anthropologue par sa pseudo-écriture sur un bloc-notes. Lévi-Strauss, par un accord tacite, non-dit, fit semblant de comprendre les écrits du chef. Cette mystification renforça le pouvoir du chef sur sa tribu puisqu’il semblait participer au secret de l’homme blanc[42]. Ainsi dans nos sociétés modernes, les nombreux groupes de personnes ne maîtrisant pas l’écriture se retrouvent ainsi exclus par un mécanisme fort bien dépeint par l’ethnologue. Lors d’une approche ultérieure, Jean-Marie Domenach relève que le savoir ne circule plus parce que les nouvelles technologies de la communication développent chez les citoyens une conscience du non-savoir les laissant à la merci de l’image cathodique. L’esprit critique du citoyen ne peut plus s’exercer face à un mode de pensée imposé par la technocratie[43]. Ainsi au pouvoir de l’écrit s’ajoute celui de la technologie.

 

                        L’alliance des médias, de la télématique et de la haute fonction publique renforcera-t-elle le pouvoir des scribes d’aujourd’hui ou permettra-t-elle de le remettre en cause? Les réseaux constitués par l’intermédiaire d’Internet pourront-ils influer sur ces structures administratives hiérarchisées? L’utopie technologique et communicationnelle développée par Marshall McLuhan[44] et Derrick De Kerckhove[45] aura-t-elle raison du scepticisme affiché par Jacques Ellul[46], Ivan Illich[47] ou Jürgen Habermas[48]? Ces questions et les réponses qui pourront être apportées dans un futur proche seront une des clefs de l’avenir de notre société. Une piste nous est offerte par l’évolution sociale due à l’utilisation de l’écriture par toutes les strates de la population des sociétés occidentales. Certes Claude Lévi-Strauss a raison de faire ressortir le rôle normatif de l’écrit, mais sa vocation d’outil de libération face aux pouvoirs établis durant les XVIIIe, XIXe et XXe siècles ne doit pas être ignorée.

 

 

 

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YON Marguerite, 1995, Ougarit, ville royale de l’âge du bronze, La Recherche-n° 274 de mars : 262-269.

 

 

[1]  Gilbert Lafforgue, 1969, La Haute Antiquité des origines à 550 av. J.C., Paris, Larousse : 83.

[2] Samuel Noah Kramer, 1986, L’histoire commence à Sumer Préface de Jean BOTTERO, Paris,  Arthaud : 13.

[3]  Gilbert Lafforgue, op. cit. : 103, 133-134.

[4] René Labat, 1963, « Confrontations et conclusions » in L’écriture et la psychologie des      peuples, Centre International de synthèse, XXIIe séminaire,Paris, A. Collin : .335-344.

[5]  Judith Lazare, 1992, Les sciences de la communication, Paris, P.U.F. : 88-89.

[6]  Jean Peytard,1990, Préface de « Les systèmes d’écriture : un savoir sur le monde, un      savoir sur la langue », Paris, C.N.D.P. : 1.

[7]  Louis Godart, 1990, Le pouvoir de l’écrit, Paris, Editions Errances : 235.

[8]  Norbert Wiener, 1954, Cybernétique et société : l’usage humain des êtres humains, Paris, Union Générale d’Edition, (coll. 10/18) : 53.

[9]  J. Gabriel Leroux, 1961, Les premières civilisations de la Méditerranée, Paris, P.U.F. : 47.

[10]  Samuel Noah Kramer, op. cit. : 35.

[11]  Samuel Noah Kramer, op. cit. : 33 et ss.

[12]  Gilbert Lafforgue, op. cit. : 86 et ss.

[13]  Gilbert Lafforgue, op. cit. : 223.

[14]  Louis Godart, op. cit. : 234.

[15]  Jean Bottéro, 1967, Le code Hammourabi, Paris, édition de l’Accueil, (coll. Faits et civilisation n°5) : 5-7.

[16]  Maxime Gorce et Raoul Mortier, 1969, Histoire Générale des Religions, Paris, Librairie Quillet, 1948, vol., Introduction Générale, les primitifs, l’ancien Orient, les indo-européens : 230.

[17] Samuel Noah Kramer, opuscule déjà cité, p 19, 33-35

[18] André Lemaire, «Ecritures et langues du Moyen-Orient Ancien» in  « Ecrits de l’Orient

    Ancien et sources bibliques»; Paris, édition Desclée – 1986 : 9-57

[19] Jean-Claude Margueron, 1991, Les mésopotamiens : le cadre de vie et la

    pensée, t. 2, Paris, A. Colin, (coll. Civilisation) : 178-194

[20] Henri-Jean Martin,1988, Histoire et pouvoirs de l’écrit,  Préface de Pierre CHAUNU,      Paris, Perrin : 13

[21] Marguerit Yon, 1995, «Ougarit, ville royale de l’âge du bronze », in La Recherche n° 274 : 262-269.

[22] Entre 19 et 28 signes phonétiques

[23]  Henri-Jean Martin, op. cit. :  7.

[24]  Victor Hugo, 1979, Notre-Dame de Paris, Paris, Hachette : 119-127.

[25]   Lewis Mumford, 1950, Technique et civilisation,  Paris,  Seuil : 98

[26]  Philippe Wolff, 1971, L’éveil intellectuel de l’Europe, Paris,  Seuil : 41-42.

[27]  Louis Halphen, 1949, Charlemagne et l’empire carolingien, Paris,  A. Michel : 137 et ss.

[28]  Ivan Illich, 1981, Le travail fantôme, Paris, Seuil : 161.

[29]   1179-1223

[30]  Michel Sot, «L’Etat, c’est lui », Le Monde des Idées, 16 août 1991

[31]  1705-1738

[32]  Michèle Fogel, 1989, Les cérémonies de l’information dans la France du XVIe   au XVIIIe siècle,  Paris, Fayard : 25-26.

[33]  Marshall McLuhan, 1962/1971, La Galaxie Gutenberg : la genèse de l’homme

     typographique, Paris, Huturbise/HMH : 287-288.

[34]  Ibidem : 319-320.

[35] Maître Gauzes, octobre 1981, avocat au Conseil d’Etat et à la Cour de Cassation, entretien avec l’auteur.

[36] Isabelle Souriau, 1993, « Lettre au Monde », Le Monde du 18 décembre : 2.

[37] Hervé Keradec, 1991, « Analyse du concept de communication », Tertiaire n°36, novembre, C.N.D.P.

[38] Annie Bartoli, 1990, Communication et organisation : pour une politique générale

     cohérente, Paris, Ed. d’Organisation : 110.

[39] Valéry Giscard d’Estaing, 1988, Le pouvoir et la vie, Paris, Compagnie12 : 210-213.

[40] Annie Kahn, 1996, « Marianne flirte avec Internet », Le Monde Multimédia des 19 et 20 :    26-27.

[41] Daniel Moatti, Jacques Ratel, 1989, «Municipalités et communication : les chemins ardus

    des technologies nouvelles », Humanisme et Entreprise n°177 : 56-63.

[42] Claude Levi-Strauss, 1955, Tristes tropiques, Paris, Plon (col. Terres Humaines).

[43] Jean-Marie Domenach, 1982, «Savoir et Pouvoir » in l’Impact technologique, Médianalyses, cahiers de recherches communicationnelles, Nice, Centre du XXe siècle : 35-39.

[44] Marshall McLuhan, 1964/1968,  Pour Comprendre les médias : les prolongements technologiques de l’homme, Paris, Mame/ Seuil.

[45] Derrick de Kerckhove, 1990, La civilisation Vidéo-chrétienne, Paris, Retz / Atelier Alpha bleu (col. actualité des sciences humaines).

[46] Jacques Ellul, 1954, La technique ou l’enjeu du siècle, Paris, A. Colin (coll. Liberté de l’esprit).

[47] Ivan Illich, 1973, La convivialité, Paris, Seuil, 1973, 158p.  Le travail Fantôme, 1981, Paris,  Seuil.

[48] Jürgen Habermas, 1973,  « La technique et la science comme idéologie » in La technique et la science comme idéologie, Paris, Gallimard (coll. les essais) : 1-74