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L’enseignement des droits de l’homme et le soldat Guissé

 

Daniel MOATTI

Chercheur associé au Laboratoire d’Anthropologie et de Sociologie « Mémoire, Identité et Cognition sociale » - Université de Nice Sophia Antipolis

 

Aujourd’hui, j’enseigne à mes étudiants le droit de l’informatique et de la propriété intellectuelle. Ces droits ne pourraient exister si en 1789, durant la nuit du 4 août, les privilèges n’avaient été abolis. Entre autres, ces droits permettent la liberté d’expression, la liberté de circulation des idées. Repris par la Déclaration Universelle des droits de l’Homme lors de la séance solennelle de l’O.NU du 10 décembre 1948, ils ont été renforcés par la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. A la liberté d’expression et de publication s’ajoute le droit de circuler librement entre les pays européens et de changer de religion.

 

Aujourd’hui, je parlerai d’une affaire douloureuse, car il est question d’honneur, l’honneur d’un homme, d’une famille et de notre pays. Si j’y suis sensible, c’est parce que je suis né en Algérie et que j’ai vécu, enfant cette guerre civile, ethnique, religieuse et d’indépendance nationale. Je ne pensais pas qu’après l’épouvantable abandon des harkis en 1962, une telle situation puisse se reproduire, et pourtant !

 

La nationalité d’un soldat français est remise en cause. Certes, il est noir et sa famille est d’origine sénégalaise. Son père travaillait dans notre pays et lors de l’indépendance du Sénégal en 1960, il choisit la France. Cet homme reçoit en 1962 ses papiers d’identité française. Ses enfants naissent au Sénégal, mais suivant la loi, ils sont Français, puisque nés à l’étranger d’un parent français. D’autant plus que ses deux garçons, Amara et Ounoussou s’engagent dans l’armée française. Le premier durant douze ans, le second est encore un militaire sous les drapeaux. A 17 ans Ounoussou Guissé arrive en France. A 22 ans, il s’engage dans le 1er régiment de hussards parachutistes. Il effectue les campagnes du Tchad et d’Afghanistan. Il sert la France depuis 2002, donc, sept années de bons et loyaux services puisqu’il obtient le grade de Brigadier.

 

Seulement, Ounoussou n’est pas un prénom français. Le soldat n’est pas blanc. Il se retrouve, aujourd’hui, face au problème qu’ont connu les soldats de la Force noire chantés par Léopold Senghor (1ère Guerre mondiale) et les soldats indigènes de l’armée d’Afrique, considérés comme de bons Français pour verser leur sang et rejetés dans un même mouvement par quelques bureaucrates qui ne voyaient en eux que des allogènes inacceptables en tant que citoyens français (Seconde guerre mondiale).

 

« Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé, qu’il est presque impossible de les plaindre.  On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne dans un tout corps noir…. Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes, parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens ».

 

C’est en ces termes cinglants que Montesquieu s’en prenait au racisme et à l’esclavage des nègres. Faut-il en faire de même de nos jours. Un fonctionnaire de la nationalité a contesté, en 2006, la nationalité française du soldat Ounoussou Guissé. Le Tribunal de Grande Instance de Rouen a débouté l’administration et confirmé la nationalité française du militaire. Le Procureur, représentant le Parquet, donc le Gouvernement au sein d’un Tribunal, a fait appel de cette décision de Justice. La hiérarchie militaire et le Ministre de la défense ont pris publiquement position en faveur de leur subordonné. Rien n’y fait. Le Ministre de l’Immigration, de l’Intégration et de l’Identité nationale s’est fendu d’un extraordinaire communiqué de presse en date du 13 octobre 2009, insistant sur le fait que le soldat Guissé n’est pas français car le ministère conteste la décision de naturalisation du père prise pas les services de l’Etat en 1960. Le Ministre lâche une concession formelle, le soldat Guissé peut faire une demande de naturalisation, qui en raison de ses états de service sera accueillie avec bienveillance. Le communiqué assimile d’ailleurs la situation d’Amara à celle de son frère Ounoussou.

 

Le Droit n’est plus le Droit. La nationalité française devient un Objet Volant Non Identifié et à géométrie variable suivant le lieu de naissance, la couleur de la peau et la graphie des noms et prénoms. Peut-on admettre la contestation d’une décision administrative près d’un demi-siècle plus tard ? Peut-on admettre que cette contestation rejaillisse sur la nationalité des enfants ? Peut-on bafouer avec autant de cynisme un tel désir d’intégration !

 

Cette mesquinerie administrative fait énormément de mal et outrage l’honneur d’un homme et de sa famille qui ont choisi notre pays et le défendent par « le sang versé ». Que de souvenirs et que de plaies cette triste affaire réveille ! Comment dire ensuite, « aux Indigènes de la République » qu’ils se trompent lourdement ? Comment affirmer que l’égalité existe et réprimander les enfants des cités qui sifflent la « Marseillaise » ? L’enjeu ne concerne pas seulement la nationalité d’un homme courageux, c’est aussi celui de « l’Intégration » et donc du futur de notre société.